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Dossier 16/12/2013

Peut-on mesurer les effets du numérique sur l'éducation ?

Les élèves apprennent-ils mieux avec le numérique ? Difficile de répondre alors que les méthodes sont à peines mises en place, qu'il n'existe pas encore de véritables outils de mesure et que les résultats sont essentiellement qualitatifs.

Beaucoup aimeraient cependant connaître sur quelles certitudes s'appuient les techno-convaincus pour avancer que les outils numériques peuvent améliorer l'éducation. Pour leur défense, les « colons numériques » comme ils sont parfois désignés par leurs adversaires, répliquent qu'il ne faut pas attendre de l'usage des technologies numériques des résultats rapides. Des tests ont cependant été menés, assure Marcel Lebrun, techno-pédagogue de l'université catholique de Louvain. Pour comparer les enseignements, deux groupes ont été créés, l'un adoptant la méthode pédagogique traditionnelle, l'autre une méthode dite active avec différents outils numériques. Le deuxième groupe progresse-t-il mieux que le premier ? La réponse du chercheur tient en trois lettres : NSD ou No Significant Difference. Les techno-pédagogues s'en désolent-ils ? Non plus. Pour Marcel Lebrun, cette conclusion prouve au contraire que les nouvelles technologies n’apprennent pas rien aux apprenants. Au contraire, on voit ici que quelle que soit la méthode, les étudiants acquièrent les mêmes connaissances. Car l'avantage supposé des nouvelles technologies est ailleurs. Plus que des connaissances, les outils numériques permettraient de développer des « compétences de haut niveau » et notamment des compétences dites « LLL » (Life Long Learning). Si le conditionnel est de rigueur, c'est parce qu'actuellement, il n'existe guère d'outils permettant de mesurer ces apprentissages. Il faut donc évaluer la valeur ajoutée des technologies numériques là où elle se trouve, avec des outils adaptés et des indicateurs de développement sur une longue durée.

Pour un nouvel écosystème éducatif

Mais, quand bien même les enseignants disposeraient de ces outils, il resterait difficile de distinguer ce qui tient de la pédagogie et ce qui tient de la technologie. Le constat est partout le même : l'équipement seul n'apporte rien. Les outils numériques ne prennent sens et ne révèlent leur potentiel que dans un contexte d'intégration adapté, c'est-à-dire, dans le cadre d'une pédagogie repensée afin qu'elle soit une « terre d'accueil » pour les outils et non l'inverse. La réflexion à laquelle doit conduire cette intuition du potentiel des technologies numérique est celle d'un nouvel écosystème éducatif où les outils, les méthodes, les objectifs et les évaluations permettent d'exploiter ce qu'Internet favorise : interactions, échanges et partages, savoirs et nouvelles façons d'appréhender les connaissances, créativité et innovation…

Enfin, si les technologies peuvent potentiellement jouer un grand rôle pour développer les compétences de demain, il ne faut pas oublier de prendre en compte les facteurs de réussite traditionnels. Selon certaines enquêtes assure Roberto Casati, chercheur rattaché à l'École Polytechnique, les résultats scolaires restent soumis aux catégories professionnelles. Les études de Spiezia Vincenzo sur le poids des déterminismes économiques et sociaux concordent avec ce constat : « l'utilisation de l'ordinateur augmente réellement les performances des élèves mais l'intensité de l'amélioration est liée à l’environnement familial de chacun » ainsi qu’au capital économique, culturel et technologique. De même, selon les travaux menés en 2011 par Jean Loisier, docteur en sciences de l'éducation, les facteurs de réussite dépendent de la personnalité de l'étudiant et de l'enseignant, numérique ou pas.

L'auto-évaluation des pédagogies grâce aux données

Bien qu'il soit donc assez ardu de mesurer ce qu'apporte concrètement le numérique à l'éducation, les nouvelles technologies ont l'avantage d'offrir aux pédagogies la possibilité d'évaluer l'apprentissage des apprenants grâce aux données. Et avec l'extension des activités en ligne, il est possible d'obtenir beaucoup plus d'informations sur les pratiques des étudiants. On peut dès lors apprécier par exemple le nombre et le type de ressources utilisées, le temps passé à les étudier, la régularité de connexion ou la fréquence d'affichage. Mais les informations recueillies permettent également d'évaluer les interactions entre apprenants : mesurer l'activité collaborative, comprendre comment les apprenants se connectent les uns aux autres, connaître l'influence au sein d'un réseau. L'analyse de ces données peut donc être un levier puissant pour fournir à la pédagogie les moyens de s'ajuster, de s'autocorriger de freiner ou d'encourager telle ou telle méthode en soulignant les facteurs du succès ou de l'échec. Autre avantage, les données peuvent également saisir les effets « impalpables » de l'éducation comme les encouragements d'un enseignant ou la valeur des interactions sociales informelles.

Aussi bénéfiques qu'elles peuvent paraître, les données doivent toutefois être utilisées avec prudence. Avant de s'emballer, il reste à développer l'analyse des données pour que celles-ci soient signifiantes et correctement interprétées, chantier encore balbutiant. George Siemens, théoricien du connectivisme interrogé par Audrey Watters pour O’Reilly Radar précise que « les efforts devraient être consacrés à l'évaluation des modèles d'analyse et à la compréhension des contextes dans lesquels ces analyses ne sont pas valides. » Il reste également à se prémunir des risques qu'apportent avec elles ces données numériques dont le plus important concerne l'élève. George Siemens, alerte : « Dans tout système d'évaluation, il y a un réel danger que la cible devienne l'objet de l'apprentissage plutôt que l'évaluation de l'apprentissage ». Lié à l'enjeu de la confidentialité des données, ce risque pour l'apprenant pose également la question de la possession des données. Les étudiants doivent en être les premiers bénéficiaires. Or, si certaines plateformes d'apprentissage comme la Khan Academy permettent aux participants de consulter les données détaillées, de nombreux MOOCs, pas toujours issus d'institutions publiques, n'y donnent pas accès.


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