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Dossier 16/12/2013

La pédagogie inversée de la Khan Academy

C’est en voulant aider sa cousine Nadia à réussir un examen de mathématique que le financier pakistano-américain Salman Khan conçoit en 2009 un dispositif pédagogique au succès aussi spectaculaire qu’intrigant, symbole d’un profond remaniement des conceptions pédagogiques suscité par les opportunités du web.

Salman proposa donc à Nadia de suivre à distance de courtes séquences vidéo ; mises en ligne sur YouTube, celles-ci présentaient de façon granulaire et imagée des notions de calcul artisanalement dessinées sur une palette graphique. Etalonnant de façon incrémentielle les notions les unes après les autres dans un arbre de connaissance, et vérifiant après chaque vidéo que la notion avait bien été acquise au moyen d’un test de dix exercices devant être entièrement effectués sans faute pour passer à la notion suivante, Salman Kahn avait trouvé une solution étonnamment efficace pour aider dans leurs études sa cousine Nadia et bientôt toute sa famille et un public sans cesse grandissant. Aujourd’hui les vidéos de la Khan Academy proposent 3 000 leçons gratuites et sans publicités. Traduites en plusieurs langues, elles reçoivent la visite de six millions d’élèves par mois et ont été insérées dans un nombre grandissant de programmes scolaires. Aussi est-il intéressant de souligner les conceptions pédagogiques qui nourrissent cette initiative.

Inverser la dynamique

Le premier trait de la formule pédagogique de Salman Khan est l’adaptation au rythme de l'élève en différenciant les apprentissages de façon individualisée. Le second est de mettre en place une « pédagogie de la maîtrise » qui requiert de ne passer à la notion suivante que lorsque la première a été réellement assimilée. La troisième est d’inverser la dynamique habituelle de la pédagogie scolaire : l’apprentissage des connaissances se fait individuellement pendant le temps extra-scolaire et la salle classe est le lieu des exercices et du travail collectif. Les élèves apprennent individuellement à la maison ou sur ordinateur à l'école, et pratiquent leurs connaissances en salle classe. Le quatrième trait est l’utilisation des traces informatiques des parcours de l’apprenant dans les vidéos et exercices en ligne comme un moyen d’identifier le rythme d'apprentissage de l’élève, ses points de blocage et les compétences acquises. La base de données des parcours n’est pas simplement un moyen d’évaluation. Elle est aussi un moyen de différencier et de personnaliser le soutien qu’apporte l'enseignant.

Transformer un système inefficace

De ces transformations du schéma pédagogique traditionnel, Salman Khan a aussi conçu une vision en profonde rupture avec le modèle scolaire inspiré de l’école prussienne du 19e siècle qui s’est installé dans l’ensemble des classes du monde. La classe traditionnelle est inefficace et inégalitaire, soutient-il. Il importe, à ses yeux, que l'élève en classe soit actif et non passif. Le temps d'attention des élèves lors d'un cours d'une heure est de 18 minutes révèlent les études. Aussi Salman Khan propose-t-il un ensemble de réformes radicales. Il suggère de faire des classes d’une centaine d'élèves ayant quatre ou cinq enseignants. Il veut supprimer les vacances scolaires d'été. Il voudrait mêler les disciplines et encourager via Internet des connexions multiples entre écoles du monde. Il envisage de supprimer l'évaluation des élèves au profit de la rédaction par les élèves eux-mêmes d'un mémoire qui retrace tout au long de leur scolarité leurs apprentissages et d'un portfolio de leurs créations imaginatives et artistiques. Il voudrait mesurer la part que chaque élève a consacré à aider les autres élèves. Il aimerait que les écoliers fortunés payent l'accès des cours en ligne afin que les pays en voie de développement accèdent gratuitement aux mêmes cours qu’eux. On serait tenté de lire ici une de ces nouvelles utopies pédagogiques réservées aux enfants des élites cultivées si le projet de la Khan Academy ne pouvait profiter de l’accès élargi à Internet pour franchir les barrières géographiques, sociales et culturelles et s’affranchir des rigidités du système éducatif traditionnel.


Les commentaires

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Christine Vaufrey
Christine Vaufrey 26/12/2013 22:06:56

Salman Khan a déposé en ligne des milliers de video pour apprendre les maths, la physique, l'histoire, etc. Je vous conseille de les consulter. Pas une ou deux, mais une bonne dizaine, en essayant de vous construire un parcours progressif. La, vous comprendrez la différence entre prendre de l'information sur un point donne, et apprendre en profondeur une notion, un ensemble de concepts et surtout les liens qui les unissent.
Qu'est ce qui est si admirable, chez S. Khan ? Le fait qu'il mette à disposition tout ce matériel gratuitement ? Pas vraiment, puisque les ressources pédagogiques libres foisonnent sur la toile. Le fait qu'il incite les enseignants à ne plus faire cours au sens strict du terme, à utiliser son matériel et à animer l'activite des élèves lorsqu'ils sont en classe ? Qui le fait , en réalité ? Et sait on ce que font les élèves de tout ce matériel ? Encore une fois, il semble que S. Khan ait confondu enseigner et apprendre, souhaite se laisser aller à la pensée magique qui dit que si le matériel est disponible, l'apprentissage aura nécessairement lieu. Ce qui est faux, évidemment : passez deux heures près d'un livre de maths, et vous n'en maîtriserez pas le contenu.
De plus, les vidéos mises en ligne sur le site de la Khan academy ne mettent jamais en cause la manière d'enseigner. Il s'agit de démonstrations très traditionnelles. Et si c'etait ça, précisément, qui posait problème à certains élèves ? Et si on réfléchissait à des approches alternatives des disciplines scolaires, moins découpées, moins abstraites, moins passives ?
A mon sens, il y a beaucoup plus d'innovation pédagogique chez Sugata Mitra ( le trou dans le mur), chez Bunker Roy (barefoot college) que chez S. Khan...
Mais il est vrai que son ouvrage ouvre des perspectives qui vont bien au delà de sa posture de grand frère généreux qui dépose des vidéos en ligne. Vous avez raison D. Cardon, on pourrait craindre que ça ne soit qu.une utopie supplémentaire pour les happy few. Et Internet n'y changera pas grand chose, surtout si on espère que le changement se fasse "naturellement", sans intervention. Car il existe autant de WebScript que d'individu, de groupes sociaux, d'approches de l'enseignement et de cultures éducatives...


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