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Dossier 16/12/2013

Google nous fait-il tout oublier ?

Quelle est la définition du verbe « googler » (prononcez gougueler) ? Si elle ne figure pas encore dans le dictionnaire, les internautes, et notamment les plus jeunes, la connaissent parfaitement.

Googler une information consiste à la taper sur le moteur de recherche du même nom afin de voir ce qu’il en sort. Et si ce verbe existe, c’est pour la simple et bonne raison que cette action est devenue un geste banal, voire un réflexe pour bon nombre de personnes. Après tout, qui n’a jamais eu un trou de mémoire sur une date, un événement ou un personnage important et a aussitôt recherché cette information sur son smartphone. Mais si ce geste semble anodin, il pose de grandes questions sur l’état de notre mémoire.
Depuis moins d’une vingtaine d’années, le web nous permet d’avoir un accès pratiquement immédiat à l’ensemble des connaissances humaines. Il s’agit là d’une véritable première dans l’histoire de l’humanité. Dans ces conditions, apprendre est-il encore nécessaire ? Et ne déléguons-nous pas une partie de notre mémoire à Google ? En 2009, la question agitait déjà Emmanuel Hoog, directeur de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et auteur du livre Mémoire année zéro. Ce dernier craignait une déculturation massive d’une société qui ne prendrait plus la peine d’apprendre quoi que ce soit puisque la machine peut se souvenir à sa place. Mais l’histoire nous apprend qu’il est loin d’être le premier à s’être posé la question de l’aspect néfaste d’une technologie sur notre mémoire. Socrate lui-même craignait que l’écriture soit mauvaise pour notre cerveau et, dans Phèdre, dialogue écrit par son disciple Platon, déclarait que le stockage d’informations sur un support empêchait sa mémorisation et nuisait donc à la pensée et aux débats.

Se souvenir de quoi ?

S’il est encore trop tôt pour savoir si la prophétie d’Emmanuel Hoog est en train de se réaliser, la question de l’accès immédiat à un savoir sauvegardé et ses conséquences sur la mémoire commence à être étudiée, notamment par des chercheurs de l’université de Harvard et de Columbia. Les résultats sont éloquents puisqu’ils montrent que les étudiants testés se souviennent moins d’une information lue quelques minutes auparavant, s’ils savent que cette dernière est sauvegardée sur un ordinateur et disponible à la demande. Une autre expérience montre que les étudiants peuvent utiliser leur mémoire non pas pour retenir une information trouvée sur Internet mais pour la localiser afin de la retrouver plus facilement si nécessaire. Il est bon de noter que l’état inverse est aussi possible et que certains étudiants qui avaient appris une information avaient plus de facilités à s’en souvenir qu’à la retrouver dans un système complexe de fichiers.

Mémoire transactive

Finalement, ces études prouvent que ce fameux « effet Google » sur notre mémoire n’est pas vraiment nouveau. Bien avant l’arrivée d’Internet, d’autres chercheurs comme Daniel Wegner de l’université d’Harvard avaient déjà mis en avant une théorie sur une fonctionnalité inédite de notre mémoire appelée « mémoire transactive ». D’après lui, nous partageons continuellement notre savoir avec nos proches afin de palier à nos propres déficiences. Ce partage d’information est particulièrement visible au sein d’un couple qui vit ensemble depuis longtemps. L’un des membres sera le spécialiste des codes de cartes bleues ou de digicodes tandis que l’autre gardera en mémoire les dates d’anniversaire et les rendez-vous. Plus qu’une véritable béquille pour notre mémoire, Internet, au même titre que notre réseau personnel d’amis et de collègues, pourrait bien être un gigantesque système de mémoire transactive permettant de nous mettre en relation directe avec un savoir particulier que nous n’avons jamais appris. La question que l’on doit se poser n’est donc pas : Est-ce qu’Internet nous empêche d’apprendre ? mais plutôt : Pouvons-nous faire confiance sur le long terme à ce système qui permet de sauvegarder le savoir de l’humanité ?


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