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Dossier 15/12/2013

Écran, papier : vous lisez sur quoi ?

Depuis 5 000 ans, l’homme a considérablement reformaté son cerveau (certains diraient « hacké »…) afin de s’adonner à une activité loin d’être naturelle : la lecture.

En utilisant la partie de notre cerveau dédiée à la reconnaissance des visages et des objets, nous avons pu nous entraîner à reconnaître les mots au prix de grands efforts de concentration. Mais cette pratique a beaucoup évolué au cours des siècles. Elle fut tout d’abord réservée à une élite qui lisait à voix haute afin de déchiffrer des écritures ne comportant aucun espace entre les mots. Avec l’introduction des signes de ponctuation vers le Ve siècle, la lecture se fait plus facile et l’on voit l’arrivée de ce que les spécialistes nomment la « lecture profonde » qui consiste à ignorer son environnement pour faire résonner les mots dans sa tête. Il s’agit là d’une véritable révolution neurologique qui nous a permis de lire et de comprendre des concepts de plus en plus complexes ou bien de nous immerger plus en profondeur dans des intrigues et des mondes imaginaires. Avec l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, cette lecture profonde sera peu à peu disponible pour le plus grand nombre. Les choses auraient pu en rester là mais depuis 30 ans, une nouvelle révolution serait en marche avec l’arrivée du support numérique et de la lecture sur écran. Contrairement au support papier, le numérique et notamment la lecture sur une page web change notre façon d’aborder des textes et de les assimiler.

L’effort du déchiffrage

Ceux qui passent leur journée derrière un moniteur peuvent en témoigner : lire sur un écran n’est pas très reposant et demande plus d’effort qu’une lecture sur papier. En effet, contrairement à un livre, l’écran est rétro éclairé, envoyant ainsi dans la pupille un contraste très élevé. Ce contraste, en plus de fatiguer notre œil, intervient sur notre vision fovéale. Cette dernière consiste à identifier les mots que nous lisons grâce à une fenêtre de quatre lettres appelée « empan visuel ». Entre le contraste et l’espacement inter-caractère souvent réduit sur une page web, notre empan visuel se détériore. Résultat, notre attention est rarement localisée au même endroit que notre vision, ce qui va entraîner une augmentation du temps de déchiffrage des mots. Ainsi, un lecteur moyen déchiffre une centaine de mots à la minute sur un écran tandis que ce chiffre monte à 300 mots sur un support papier.

Niveaux de lecture

Les fonctionnalités propres à la lecture numérique comme le scrolling (défilement du texte) ou les liens hypertextes peuvent aussi être sources de difficulté de lecture si l’on en croit Thierry Baccino, professeur à l'Université de Paris VIII et spécialiste en psychologie cognitive des technologies numériques. Sur un livre, le mot est imprimé sur une page et ne bouge donc pas de place. Avec le scrolling, un mot peut se retrouver en haut d’une page puis, en un instant, en bas. Or, depuis les années 90, on sait que les lecteurs mémorisent de façon inconsciente le positionnement des mots importants. Près de 20% des fixations oculaires des lecteurs sont consacrées à cette tâche qui permet de revenir facilement en arrière et de relire afin de mieux comprendre un texte. Cette capacité se retrouve bien entendu perturbée par la lecture en ligne. Quant aux liens hypertextes, s’ils apportent un surplus d’information, ils ajoutent aussi une multitude de niveaux de lecture qui rendent la lecture de facto non linéaire et peuvent perdre le lecteur en le faisant dévier de son but initial. La lecture numérique serait-elle donc à jeter aux orties ? Pas forcément si l’on en croit Laurent Cohen de l’Unité de neuro-imagerie cognitive de l’Inserm qui précise que les différences sont en fait assez négligeables entre la lecture écran et la lecture papier. Et si le cerveau doit fournir plus d’effort pour lire sur un écran, les liseuses équipées d’un système d’encre électronique résolvent une bonne partie des problèmes évoqués ici. Mais si la lecture numérique continue de soulever toujours autant de questions, c’est surtout parce que l’environnement dans laquelle on la pratique, à savoir le web, change complètement notre rapport aux informations et à la façon dont nous les traitons.


Les commentaires

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Emmanuel Bellengier
Emmanuel Bellengier 15/01/2014 16:13:17

Ce qui est amusant c'est qu'il y a un écart entre les scènes de lecture proposées par les éditeurs et les marqueteurs et la réalité de ce qu'est la lecture en ligne. On s'accorde tous à dire que lire sur un support numérique est plus difficile que de lire un livre et cependant la promesse publicitaire est toute différente... Lire n'a jamais été aussi facile.

Finalement est-ce que la lecture numérique n'est pas une lecture qui se fait avec la main comme assistant de déchiffrage (je zooms, je navigue, j'annote ...) plus qu'avec les yeux ?

Pour éclairer cette réflexion je conseille le visionnage de l'intervention suivante :

Un nouvel imaginaire de lecture à travers ses représentations visuelles
http://eduscol.education.fr/pid25134/seminaire-metamorphoses-livre-lecture.html

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