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Dossier 06/12/2016

La ville enfin participative de l’ère numérique ?

C’est à l’échelle des communes que la démocratie participative a le plus de sens, et qu’elle se développe aujourd’hui. Les outils du numérique, portés par un certain type de civic tech, peuvent jouer un rôle important dans l’implication des citoyens. Mais jusqu’où et avec quelles limites ?

Mai 2016 au Medialab Prado, centre culturel de Madrid que son directeur définit comme un « laboratoire citoyen de tous les laboratoires citoyens », sorte de boîte à projets créée dans une ancienne scierie pour encourager et croiser les initiatives. S’y déroule le Democracy Lab, cinq jours d’ateliers et de rencontres avec des élus, activistes, makers et autres designers venus du monde entier, dans le cadre d’un événement titré « Technologies communes et droit à la ville démocratique ». Parmi les intervenants, Pablo Soto est « conseiller municipal à la participation citoyenne » de la ville de Madrid. « Il est impossible d’imaginer que puissent survenir tous ces changements technologiques, dit-il après avoir comparé internet à la révolution de l’imprimerie, sans qu’il y ait aussi un changement culturel et politique. Donc, que cherchons-nous à faire ? Appliquer toutes ces nouvelles technologies à la démocratie. » L’enjeu, pour les participants, est comme le dit Yago Bermejo, coordinateur de ce « labo de la démocratie », d’utiliser les outils du numérique, à l’échelle des villes et des quartiers, pour permettre aux « citoyens moins politisés, moins militants, d’accéder à des processus de participation et de démocratie directe d’une façon bien plus simple et rapide. » Autrement dit : de « décentraliser les décisions politiques » vers les gens, qui seraient à la source des choix les concernant plutôt qu’une simple caisse de résonnance des volontés de leurs élus. Mais ce joli programme peut-il être autre chose qu’une promesse quasiment intenable ? Et qu’en est-il réellement de ce « + » de démocratie que le numérique serait censé impulser au cœur de la politique des municipalités ?

En route vers l’internet citoyen



Dans sa séance du 19 mai 2016, le conseil municipal du Mans a adopté à l’unanimité la « mise en place d’un “Conseil Local de l'Internet Citoyen” (le CLIC), instance consultative auprès des habitants, des associations, de personnalités qualifiées, d’acteurs de l’internet sur la ville et qui aura pour vocation d’agir de manière collaborative et transversale dans l'intérêt général sur les questions de l’internet local. » Le rapporteur en est Abdellatif Ammar, « conseiller municipal délégué en charge du suivi des initiatives des quartiers, de la participation des habitants, des relations avec les mouvements d'éducation populaire, et de l'internet citoyen ». Mais les objectifs du CLIC, détaillés dans la délibération du conseil municipal, parlent moins de nouveaux processus qui concrétiseraient une décision démocratique venant des citoyens que de l’amélioration des « relations entre les habitants et les services de la ville via l’utilisation de l’internet » ou de l’idée de « veiller à l'accessibilité des connaissances par le public pour lui permettre d'être acteur ». L’ambition de « ville connectée et intelligente » du Mans ne serait-elle que de la poudre aux yeux ? Ou la création de ce CLIC serait-il l’indispensable première étape à court terme pour atteindre à plus long terme cette ambition d’une vraie participation, nécessitant au préalable tests et études ?

Selon Florence Durand-Tornare, déléguée générale et créatrice dès 1999 de l’association et du label Villes-internet, ne voir dans l’initiative du Mans qu’un objectif d’image serait caricatural. « C’est essentiel, dit-elle, il faut d’abord partager l’information si l’on veut que les citoyens puissent jouer un rôle dans la vie publique. » Florence Durand-Tornare a été parmi les premières à militer et à agir concrètement pour l’appropriation sociale et citoyenne des nouvelles technologies de l’information et de la communication en France. Aussi ajoute-t-elle : « Les NTIC ont permis de nouvelles formes de gouvernance en incluant davantage les citoyens », même si bien sûr à des degrés divers. Il suffit, pour réaliser le chemin parcouru par les élus, de se connecter sur la plateforme web Villes-internet, où l’on découvre que depuis 17 ans près de 1 200 communes (sur 36 000) ont demandé et obtenu le label national « territoires, villes et villages internet » remis par l’association. Celui-ci possède quatre catégories : démocratie et services publics ; vivre ensemble ; partage des connaissances ; et enfin création de richesses. Ce label, lit-on sur le site de l’association, est « symbolisé par un panneau de @ à @@@@@ à afficher en entrée de ville et dans les supports de communication », ce qui permet « à la collectivité locale, d’évaluer, de montrer et de faire reconnaître la mise en œuvre d'un internet local citoyen à la disposition de chacun dans l'intérêt général. » Soit un type d’évaluation « des politiques publiques numériques territoriales unique en Europe », créé qui plus est en partenariat avec l’État, le label étant traditionnellement remis par un membre du gouvernement.

Le niveau de participation citoyenne que proposent les labellisés est, cela va de soi, plus ou moins intense, à l’instar du nombre d’arobases récoltés. Mais est-ce un problème ? Pour Florence Durand Tornare, chaque pas compte, aussi minime soit-il. Ainsi se félicite-t-elle de compter parmi les lauréats 2016 la commune de Floure dans l’Aude, près de Carcassonne. Ce village de 400 habitants s’est doté d’un site internet, de pages et de comptes sur les réseaux sociaux. Dernière innovation en date : la mise à disposition de photos aériennes de la ville. Anecdotique d’un point de vue politique ? Peut-être. N’empêche que ce « + » incite les habitants du village à se connecter. Bref, chacun fait selon ses moyens. Mais au-delà de cette stratégie des petits pas et de l’augmentation du nombre de municipalités à utiliser le numérique, qu’est-ce qui a réellement changé dans le « faire » politique via les nouvelles technologies depuis 1996 et la première commune à avoir revendiqué d’être une « ville numérique », à savoir Parthenay ?

Les quatre catégories de « villes numériques »



Au milieu des années 1990, le World Wide Web venait à peine de naître aux yeux du large public que celui qui était alors le maire de Parthenay, Michel Hervé, décidait de « tout » mettre en réseau : le budget, le cadastre, les archives, les permis de construire, et même la comptabilité... Cité de 12 000 habitants dans les Deux-Sèvres, qui pourtant n’avait rien d’une technopole, Parthenay est vite devenue une ville exemplaire en termes d’accès à l’internet, via des espaces communs ouverts à tous, mais aussi de visibilité des infos de la mairie et de transparence de ses décisions. Avec, dès 1996, un discours qui annonçait ceux de la ville du Mans ou du Democracy Lab à Madrid aujourd’hui : « Pour responsabiliser quelqu'un, expliquait en effet Michel Hervé à L’Express, il faut qu'il passe de spectateur à acteur. En mettant un média puissant à la disposition des citoyens, je leur donne les moyens d'agir, de créer, à travers un projet commun. En plus, c'est bon pour la démocratie : le savoir, c'est le pouvoir. Disséminez le pouvoir, et personne ne pourra le concentrer pour en abuser... »

Un article de L’Usine Digitale, signé par Stéphane Schultz, fondateur de 15 Marches, une agence de conseil en stratégie et innovation, permet de prendre du recul, avec vingt ans de distance, pour mesurer à quel niveau le rêve de Michel Hervé – battu lors des élections municipales de 2001 – s’est ou ne s’est pas réalisé dans les villes françaises. Ce papier, basé sur des études de terrain, classe en effet les « villes numériques » en quatre catégories.

La première catégorie, Stéphane Schultz la nomme de façon plutôt péjorative, la « Ville Minitel ». La municipalité y place la maîtrise des solutions avant la souplesse et l’évolutivité. Ici, les citoyens n’ont pas leur mot à dire. Le dispositif n’a rien de participatif. Cette famille regroupe la plupart des villes qui disposent d’un site officiel municipal, listant les futurs évènements organisés en ville, les horaires d’ouverture des administrations, entièrement gérés par les employés municipaux. La deuxième catégorie n’est guère différente quant à son rapport au pouvoir, restant très « vertical ». Mais les villes qui s’y retrouvent font vivre le numérique à une toute autre échelle : c’est ce qu’il appelle la « Ville IBM ». On y retrouve toutes les caractéristiques de la Smart city : des infrastructures dites intelligentes, connectées à des capteurs qui collectent et traitent les données grâce à des algorithmes rendant la ville plus efficace. Comme la journaliste Sabrine Blanc l’écrivait dans la Gazette des communes à propos du premier modèle de la ville intelligente (celui par exemple du quartier de Songdo à Incheon en Corée du Sud) : « Elle s’inscrit dans la lignée de l’urbanisme planificateur technocratique né au XIXe siècle qui coïncide avec l’arrivée de l’électricité. Avec l’idée de mieux gérer la ville, mieux la contrôler aussi, dans une logique “top-down”, c’est-à-dire que les décisions sont prises par une poignée d’acteurs en haut de la pyramide et répercutées aux échelons inférieurs, à sens unique. »

La troisième catégorie est la « Ville Frenchtech », où l’on cherche à promouvoir et développer les initiatives numériques publiques comme privées, mais sans réelle vision d’ensemble. Le plus gros inconvénient de ce modèle, que pratiquent désormais quelques grandes villes, est selon Stéphane Schultz que seules les personnes connectées et informées utilisent les nouveaux produits et services mis à disposition, créant ainsi une ville à deux vitesses. Pour le coup, l’on passerait à un système plus « horizontal », mais uniquement réservé à une certaine élite du numérique. Enfin, le dernier modèle repéré est la « Ville Waze », du nom de ce service de GPS routier collaboratif en temps réel – racheté par Google. Ce système serait complétement horizontal, participatif et collaboratif, les solutions y étant élaborées et transformées, en théorie, grâce à l’apport de tous.

Les limites de la civic tech dédiée au « débat participatif »



Les quatre catégories du fondateur de 15 Marches aident à comprendre les évolutions en cours. Elles ont l’avantage, en séparant clairement les deux premières et les deux dernières familles, de montrer la nature de l’obstacle majeur à une plus grande participation des citoyens aux décisions : politique et culturel plus que technologique. Cette catégorisation a en revanche le défaut de rester « techno centric ».

Elle est à cet égard symptomatique de l’offre de la civic-tech en matière de démocratie participative, c’est-à-dire, pour reprendre les typologies de l’introduction du dossier, des tentatives pour mieux connecter le monde politique aux citoyens de l’ère numérique. Cette offre est riche d’une multitude de solutions, encore neuves et très peu utilisées pour la plupart. Fluicity, qui invite les citoyens à donner leur avis ou à commenter « les projets de leur maire », et pourquoi pas demain à en proposer eux-mêmes, ne fonctionnait par exemple à fin octobre 2016 que dans le neuvième arrondissement de Paris et à Vernon dans l’Eure. Ces projets de « débats participatifs » partagent pour beaucoup une croyance presque naïve en la puissance de transformation de la technologie. Ainsi Cityzee se veut-il un nouveau réseau social de la politique au niveau local, ou City2Gether, une application mobile « qui remet le citoyen au cœur de l’écosystème en simplifiant les échanges avec les élus et les collectivités ». On perçoit par ailleurs, en particulier sur les sites des startups les plus en avance, une logique très business, s’adressant aux collectivités territoriales comme à des clients potentiels pour rattraper leur retard sur les usages de leurs électeurs, dont surtout les plus jeunes. Ce positionnement peut se justifier, mais il place au second plan, voire fait disparaître de la communication des entreprises la volonté de transformation sociale. C’est ce qu’on remarque, par exemple, dans les présentations d’applications comme Neocity ou Vooter, testée par la mairie de Bougival dans les Yvelines pour un budget de six mille euros, et qui est aussi vendue à des entreprises. Vooter est ainsi présentée par le témoignage de Christine Boulos, Directrice de Seine Ouest Entreprise et Emploi, comme « un outil ludique et intuitif. Parfait pour évaluer la qualité des services de notre structure. »

Concevoir le « participatif » au-delà des seuls outils numériques



Ces propositions pour les municipalités de startups de la civic tech, aussi « Waze » qu’elles se voient elles-mêmes, ne manquent-elles pas d’une vision sociale et politique au-delà de l’apport potentiel des technologies ? Comme le dit Stéphane Vincent, délégué général de la 27e Région, association qui se donne pour mission d’imaginer et de tester avec les collectivités locales de nouvelles façons de concevoir les politiques publiques : « Il est effectivement essentiel “d’outiller” les citoyens pour qu’ils puissent jouer un rôle dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques. Je pense cependant qu’il ne suffit pas d’interroger les gens sur leurs attentes lors de débats publics. Il faut plutôt chercher à mieux comprendre leurs usages, leurs comportements et leurs pratiques réelles. » Grâce à des équipes composées selon les projets de designers, sociologues, chercheurs, élus ou encore fonctionnaires, La 27e Région monte des ateliers d’évaluation ou des laboratoires de transformation de l’action publique sur le terrain. Le numérique, que ce soit pour recueillir l’avis des habitants ou l’analyse et le traitement de grandes masses de données, ce qu’on appelle les Big data, fait partie de leur arsenal, mais au même titre que bien d’autres outils de terrain.

« La démocratie n’est pas un exercice marrant, continue Stéphane Vincent. Cela prend du temps. Participer aux conseils de quartier, éplucher les dossiers des mairies, etc. Il ne faut pas être naïf, ni tomber dans le piège du “fétichisme participatif” et penser que tout le monde voudrait participer en permanence. La promesse de la participation peut aussi produire des dégâts immenses, par exemple quand les participants ne voient pas l’impact consécutif à leur participation. »

Faire participer plus de citoyens à la chose publique



« Les citoyens veulent se réapproprier la politique et définir un nouveau rapport entre gouvernants et gouvernés, explique Loïc Blondiaux, professeur en sciences politiques à Paris-1 – Panthéon-Sorbonne, qui ajoute : « Une envie forte de contribution se diffuse petit à petit dans la société. » Pour preuve le succès des applications permettant aux citoyens de signaler les équipements défaillants aux municipalités ou l’initiative Paris-Budget participatif avec un nombre de votants (67 000) en forte croissance et plus de 5 000 projets portés par de simples citoyens. De fait, deux mouvements aux vitesses fort différentes semblent se rejoindre pour motiver le public à participer aux décisions qui les concernent : celui de la civic tech, en temps internet ; et celui du monde de la politique, dont la temporalité est bien plus lente, mais qui avance dans le même sens. En atteste par exemple l’institution des conseils citoyens par la loi de « programmation pour la ville et la cohésion urbaine » de février 2014, les pouvoirs publics poussant à une « co-construction » de la politique de la ville avec des acteurs variés, dont des représentants des quartiers prioritaires.

Le politique, au sens le plus noble du terme, concerne toute la population, dont d’abord ces 15 % de français qui seraient atteints « d’illectronisme », c’est-à-dire d’incapacité à utiliser et à créer des ressources électroniques, selon l’Agence du numérique (ex Délégation aux usages d’internet). C’est tout l’intérêt de la méthode plurielle, privilégiant le terrain, d’une association comme La 27e Région, que de n’exclure personne. Une municipalité symbolise ce travail en commun avec les citoyens, et en particulier les plus démunis : Brest. Élu de la ville 1995 à 2014, Michel Briand explique à quel point l’accompagnement est essentiel, non seulement pour accéder mais pour saisir les bénéfices d’un usage des nouvelles technologies pour son quotidien et la construction d’un avenir commun : « Le réseau en proximité des points d’accès public à internet ou PAPI, développé à la fin des années 1990, a permis l’apprentissage du “faire avec”. Le choix de proposer un accès public accompagné dans les lieux ordinaires fréquentés par différents publics a été fondateur. Chaque structure devient un lieu de médiation numérique à son rythme, quand elle en perçoit l’intérêt. Chaque année, cinq à dix nouveaux PAPI élargissent le réseau permettant d’avoir un PAPI à moins de 400 mètres de chez soi. Cette adhésion progressive facilite la généralisation : en 2011 tous les centres sociaux, maisons pour tous, patronages laïques, bibliothèques et mairies de quartier participaient au réseau. (…) Une prise en compte particulière des personnes socialement éloignées du numérique a été mise en œuvre à travers le projet “Internet pour tous à 1 € par mois” déployé dans six quartiers “Politique de la Ville”. Ici aussi, le déploiement dans chaque quartier a été progressif sur six ans, au rythme long d’une appropriation par des associations de quartier porteur du projet sur chaque territoire. »

Enfin, même s’il n’y pas d’augmentation mesurable au niveau global de la participation aux questions politiques grâce au numérique, en particulier auprès des jeunes de moins de 25 ans, il y a selon Florence Durand-Tornare « une amélioration de la qualité de l’engagement. Ceux qui s’investissent, le font plus pleinement ». Enfin, comme l’explique Loïc Blondiaux, « Il est peu vraisemblable que les gens veuillent, du jour au lendemain, remplacer les élus. Ils veulent juste des élus plus réactifs à leurs demandes et pouvoir se faire entendre lorsqu’ils ont des choses à dire. » Après tout, ce serait bien le diable si un tel objectif ne pouvait être atteint, au niveau des collectivités locales, par une alliance bien pensée, d’élus motivés tels ceux de Brest, d’associations comme La 27e Rue… et du meilleur de la civic tech !


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