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Dossier 29/11/2016

L’empowerment

Le numérique donne-t-il réellement, ou sous quelles conditions, le « pouvoir » aux individus ou aux communautés de prendre en main leur destin ? Cette faculté de transformation personnelle voire collective correspond à ce qu’on appelle l’empowerment, terme dont le sens va bien au-delà du monde digital, mais que celui-ci a adopté, et ce depuis les origines même de la toile.

Pourquoi les mères de famille ne pourraient-elles pas être des geeks comme les autres ? C’est en partant de ce principe qu’a été créé le programme #techmums , au Royaume-Uni. Le but : former ces femmes à la technologie. « Nous avons choisi les mères de famille tout particulièrement parce qu’elles ont tendance à privilégier leurs enfants ou leur mari, et ne pensent pas forcément à suivre des formations. [Avec ces cours], elles apprennent de nouvelles compétences mais aussi gagnent en confiance en elles », précise Jemina Gibbons, professeure d’informatique de #techmums.

Gratuits, ouverts à tous, ces cours permettent à un public parfois éloigné du système éducatif de s’approprier un univers très masculin – en France, les étudiantes représentent 11 % des diplômés en informatique des grandes écoles d’ingénieurs. La baseline de #techmums : « Empowering mums, their families and communities through technology » (ce qu’on pourrait traduire par « Donner du pouvoir aux mamans, à leur famille et aux communautés grâce à la technologie »). « Empowerment », dîtes-vous ?

Le mot est partout. Omniprésent dans l’univers numérique, on l’entend tout aussi bien dans la bouche de l'actrice Jennifer Lawrence, dans un programme onusien ou dans un discours de Tony Blair. Polysémique, difficile à traduire – certains parlent de « capacitation » ou de « pouvoir d’agir » – « le terme d’empowerment fait partie de ces mots qui font irruption dans notre langue depuis une demi-décennie et se disséminent à grande vitesse », comme le souligne la chercheuse Valérie Peugeot. L’empowerment, pour les sociologues Marie-Hélène Bacqué et Caroline Biewener, auteures de L’empowerment, une pratique émancipatrice comprendraient trois dimensions : individuelle (le pouvoir de changer sa propre vie), collective (le pouvoir d’agir avec sa communauté), et politique (le pouvoir sur la société). Si l’empowerment semble faire partie intrinsèque de l’histoire du web, bercée d’utopies et marquée par la démocratisation des outils technologiques, il convient de revenir aux sources mêmes du mot pour interroger les promesses et les limites de cet empowerment numérique.

Féminisme et luttes antiracistes



Pour y voir plus clair, il faut remonter aux années 1930, aux États-Unis. Le concept, qui définit à la fois un état et une action, tire ses racines du « community organizing », théorisé et mis en pratique par le sociologue américain Saul Alinsky. L’idée était de promouvoir l’auto-organisation des habitants des quartiers pauvres de Chicago. Mais c’est dans les années 1970 que le terme émerge réellement, dans la bouche des militantes féministes − le mouvement des femmes battues aux Etats-Unis par exemple − et des activistes antiracistes.

Dans le mot empowerment résonnent bien des influences : Alinsky donc, mais aussi le Brésilien Paul Freire et son ouvrage Pédagogie des opprimés (1968) qui prône une « conscientisation » des luttes ou encore l’ouvrage Black Empowerment : social work in oppressed community de Barbara Solomon (1976).

Les racines du concept sont donc solidement ancrées dans les luttes politiques et sociales de minorités auto-organisées − les Anglo-saxons les qualifient volontiers de luttes communautaires. C’est au cours des années 1990 que le mot s’immisce fermement dans le vocabulaire des politiques nationales et internationales.

Communautés virtuelles



« Bien loin des féministes comme des quartiers noirs de Chicago, l’empowerment va trouver un autre terreau d’expansion dans un milieu essentiellement constitué d’hommes blancs venus des classes moyennes et des classes supérieures : celui de l’informatique », écrit Valérie Peugeot. Car le mot "empowerment », si l'on remonte aux années 1980, a aussi une histoire dans le monde numérique.

Fred Turner, auteur de De la Contre-culture à la cyberculture , raconte bien la rencontre étonnante des milieux contre-culturels hippies et du monde de la tech. Des personnalités émergent, comme Steward Brand, fondateur en 1985 d’une des plus anciennes communautés virtuelles, The Well, et auparavant figure de la contre-culture portée par les néo ruraux de la fin des années 1960 et du début des années 1970. On retrouve avec lui cette notion de « communauté » typique des premières heures de l’empowerment, mais qui s’ancre cette fois dans l’utopie d’un monde meilleur en ligne. Ordinateur personnel, informatique en réseau, communautés virtuelles… Les pionniers de ce qui ne s’appelait pas encore le numérique il y a déjà un plus d’une trentaine d’années, puisaient à une idéologie libertaire, dans laquelle les outils constituaient les leviers d’une transformation individuelle et collective par le « faire ». Aujourd’hui, le monde numérique – des GAFAs aux hackers – est encore imprégné de cette vision libertarienne, tant dans sa dimension de méfiance à l’égard de l’État que dans la croyance dans les vertus émancipatrice des technologies.

Makers et fablabs



Une vision qu’on a tendance à stigmatiser. Le chercheur Dominique Cardon précise : « C’est devenu, surtout en France, un lieu commun très réducteur de rabattre l’idée libertaire sur le libéralisme de la libre entreprise au prétexte de la trajectoire de quelques-uns. [...] Dans une visée libertaire, l’émancipation individuelle se place dans l’horizon d’une autre société possible. La transformation individuelle est toujours associée au renouvellement des formes sociales existantes. »

Aujourd’hui, l’univers du web et de la technologie n’a pas perdu sa conviction que les outils numériques pouvaient être vecteur d’une émancipation individuelle comme collective. C’est ce qu’illustre parfaitement le mouvement des makers, qui rassemble des bidouilleurs qui adaptent, remixent et jouent avec la tech. Difficile de dater les origines de ce mouvement, bien que la création en 2005 de Make magazine, le premier magazine dédié entièrement au Do It Yourself, puisse nous donner un ordre d’idées. Lorsqu'ils ne vont pas dans des fablabs , lieux dans lesquels ils peuvent avoir accès, entre autres, à des imprimantes 3D, les membres de cette communauté se retrouvent aux Maker Faire - des « fêtes de la science » familiales et interactives - ou dans des hackathons . Par exemple, lors des derniers Abilympics, des makers se sont réunis lors d’un hackathon visant à améliorer le quotidien de personnes handicapées. Résultat: des innovations tech mises en ligne en open source, avec plans de montage et matériels nécessaires détaillés. Au sein de ce mouvement makers hétéroclite, on trouve le collectif Smart Citizen qui promeut la participation citoyenne, né d’une vision critique du concept de smart cities (soit « villes intelligentes ») imposées d’en haut. Leur kit, développé par le FabLab IAAC à Barcelone et financé par crowdfunding, permet à tout un chacun de capturer des données urbaines, comme le bruit, la pollution, l’humidité… dans une logique d’appropriation de la technologie par tous. Le mouvement des makers marie donc plusieurs facettes de l'empowerment : l’émancipation individuelle par la maîtrise de la technologie mêlée à l’émancipation collective et politique des citoyens.

L’empowerment n’est pas synonyme de participation des citoyens



Aujourd'hui, les sociologues Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener expliquent que le terme est utilisé par trois grands courants : un courant radical (on y retrouve les mouvements féministes, queer, ou Black Lives Matter), un courant libéral (tel qu’il peut être utilisé par Tony Blair ou les Clinton) et néo-libéral (être « empowered », c’est alors être « entrepreneur de sa propre vie »). Le hic ? « Sans tenir compte des rapports structurels d'inégalité et en considérant leurs choix comme des actions rationnelles, [la volonté d’autonomiser] consiste à renvoyer aux seuls individus la responsabilité morale de leur situation », notent les auteures. Le terme − à part dans la première acception − a donc perdu de son poids politique et de sa visée de transformation sociale. Et peut même être invoqué, en période de désengagement étatique, comme synonyme de « sortie de l’assistanat ».

D'où la nécessité de ne pas confondre le terme d’empowerment, utilisé à toutes les sauces, avec celui de participation des citoyens, ou avec celui de démocratisation des savoirs grâce aux outils numériques. La solution pour pratiquer de réelles politiques d’empowerment des individus, c’est de revenir à l’idée de collectif. Un exemple ? Valérie Peugeot évoque, dans l’émission SMC Talks, « les révoltes d’utilisateurs Facebook quand les conditions générales d’usage ont été transformées de manière excessive ou lorsque celles de couchsurfing ont changé », on a alors pu voir « la force du collectif ». Seule cette vision collective de l'empowerment permettrait, selon elle, de ne pas laisser de côté les populations les plus marginalisées, sans bagage culturel, social, numérique.

Bien au-delà du numérique, pour le sociologue Nicolas Duvoux, éviter les effets pervers de l’empowerment, et, de fait, un creusement des inégalités entre les mieux et les moins bien dotées des populations les plus démunies, suppose « que la garantie de revenus et de protection accordée par la société reste absolument inconditionnelle, et ce quelle que soit la capacité de chacun à construire son propre destin via l’empowerment. Là se situe selon moi le point de bascule [...] entre le néolibéralisme d’un côté et de l’autre toutes les initiatives de l’ordre de la capacitation, pour reprendre l’expression de Sen [Aryata Sen, prix Nobel de la paix, ndlr]. » Pour lui, l’empowerment n’a de sens et n’est positif que si la protection des plus démunis est automatique, et non conditionnée par ce même empowerment.

L’obligation pour l’individu de s’intégrer dans un cadre prédéfini constitue un autre écueil possible auquel se heurtent certaines politiques d’empowerment. C’est ce que regrette le chercheur Bernard Jouve dans L’empowerment : à quelles conditions ? Pour quels objectifs ? : selon lui « faire “participer” le public, le “citoyen”, l'“usager” revient à les intégrer dans un cadre opératoire construit d'avance, à leur faire jouer une partition que la puissance publique attend d'eux, non à les inciter à revendiquer des moyens d'action pour transformer les politiques publiques ». C'est d'ailleurs à cette conclusion qu'était arrivé le chercheur Mickael Le Mentec, qui s'est penché pour sa thèse sur les Espaces publics numériques Bretons (EPN), créés en 1998 pour favoriser l’inclusion numérique de tous les Français. Il expliquait que « les outils mis à disposition [par Pôle Emploi, comme la télécandidature] conduisent à des utilisations contradictoires, dans le sens où, bien qu'ils soient accessibles et montrent que l'offre de travail existe, ils ne favorisent pas le développement de l'autonomie des personnes. » Au contraire, les EPN leur permettaient selon lui un usage libre des TIC, encadré pour qui le souhaite, loin des contraintes de l’institution.

En bref, pour que la notion d'empowerment garde son sens premier, progressiste, il faudrait toujours avoir en tête les trois dimensions qu'elle recouvre originellement : individuelle, collective, et politique. N’est-ce pas ce qu’ont compris, par exemple, les acteurs de mouvements comme Nuit Debout qui, dans la lignée des Indignés, se sont emparés des nouvelles technologies pour essaimer ? Le débat est ouvert.


Les commentaires

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Thierry Taboy
Thierry Taboy 13/12/2016 14:21:21

Merci je vais tweeter cet article

Chris Delepierre
Chris Delepierre 09/12/2016 18:56:26

Merci pour l'article & voici ma contribution à la définition de l'Empowerment sous différents angles => http://blog.chrisdelepierre.fr/2016/06/la-revolution-de-lempowerment.html #Makers & #Numérique / Trés Humanisme & Puissance d'agir / #Autonomie + #Responsabilité = Empowerment

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