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Dossier 28/11/2016

La transparence

Panama Papers, affaire Snowden, initiatives citoyennes comme Luiprésident.fr, projets d’open governement à travers le monde : la transparence est devenue une valeur forte du monde numérique, notamment via l’exigence d’une ouverture des données publiques. Retour sur cette notion de transparence, ce concept qui remonte aux penseurs du XVIIIe siècle et qui connaît une nouvelle jeunesse auprès des citoyens du XXIe.

L’open data serait-elle désormais un atout entre les mains de collectifs citoyens agissant comme des contre-pouvoirs ? Prenez l’Open Food Facts : cette base de données sur les produits alimentaires est collaborative, ouverte et gratuite. « Savoir c'est pouvoir. Connaître les aliments permet de manger mieux ! », peut-on lire sur leur site. En quatre ans, plus de 75 000 produits ont été répertoriés – soit autant d’étiquettes alimentaires décryptées – par 3 400 collaborateurs. On pense également à Ushahidi , un service de cartographie interactive d’origine kényane qui décrypte et rend lisibles les crises qui touchent l’Afrique et plus largement la planète. Illustration d’actualité de début novembre 2016 : aux Etats-Unis, les électeurs américains ont eu l’opportunité de témoigner en direct de toute irrégularité de vote, et ils ont pu constater le résultat de cette opération appelée USA Election Monitor (de « surveiller » en anglais) sur une carte interactive.

Snowden et Assange, héros de la lutte pour la transparence



Ces mobilisations citoyennes qui permettent de compiler des données puis de leur donner un sens critique s’accompagnent d’actions de lanceurs d’alerte. Leur but : briser l’opacité, quitte à s’attirer les foudres étatiques… et devenir des sortes de héros. Snowden : le titre du nouveau biopic du réalisateur américain Oliver Stone a le mérite de la concision. Ainsi, la vie de « l’homme le plus recherché des États-Unis », comme l’appellent de nombreux médias, est désormais visible sur grand écran. En 2013, Edward Snowden, informaticien sans histoire de 29 ans, faisait « fuiter » au monde la surveillance de masse orchestrée par les services de renseignement américains. « Il a compris que l’activité de la NSA n’était plus de défendre l’Amérique mais d’imposer une surveillance et un contrôle qui mine les fondements de la société américaine et de la démocratie en général », résume Antoine Lefébure, qui lui a consacré un livre. « Cet organisme tentaculaire que représente la NSA et ses partenaires est en position de force pour empêcher que toute réforme en profondeur de son activité soit initiée par un gouvernement quelconque », ajoute Antoine Léfébure, plutôt pessimiste même si une partie du très sécuritaire Patriot Act a tout de même été amendée et remplacée en conséquence de « l’affaire Snowden », par le Freedom Act de 2015, limitant les récoltes d'informations à celles liées à « des critères spécifiques ».

Quelques années plus tôt, en 2010, c’est WikiLeaks qui avait multiplié les coups d’éclat. Le site fondé par Julian Assange – qui « publie et commente des documents fuités, qui montre les mauvais comportements des gouvernements ou des entreprises », selon sa baseline – revient régulièrement sur le devant de la scène, notamment depuis le début de la campagne américaine. Dernière fuite en date ? Des mails dérobés au directeur de campagne d’Hillary Clinton, John Podesta, montrant pêle-mêle : ses techniques pour gagner le vote des Afro-Américains, ses discours rémunérés par la banque Goldman Sachs, le fait qu’elle a reçu en avance des questions lors des débats de la primaire démocrate, etc.

« Préservation de la vie privée pour les faibles, exigence de transparence pour les puissants »



Ces deux lanceurs d’alerte très médiatisés ne sont évidemment pas les seuls à faire fuiter des données. Les Panama Papers, dont les premiers documents ont été dévoilés le 3 avril 2016, représentent par exemple la plus grande fuite de données de l’histoire du journalisme : 11.5 millions de fichiers récupérés, 109 rédactions internationales mobilisées… Du premier ministre David Cameron au président argentin en passant par les proches de Marine Le Pen ou encore des footballeurs comme Lionel Messi, voilà autant de personnalités publiques éclaboussées par cette enquête internationale sur les sociétés offshore.

Le retentissement mondial de ces affaires montre à quel point la transparence est au cœur de notre « nouveau monde numérique ». Précisons d’emblée : l’objectif de ces lanceurs d’alerte est d’obtenir un maximum de transparence des décideurs mais aussi un maximum de vie privée pour les citoyens lambda, et non la surveillance généralisée de tous par tous. D’où la maxime du mouvement cypherpunk (de cipher, chiffrement) – dont se réclame Assange : « Privacy for the weak, transparency for the powerful ». Soit : « La préservation de la vie privée pour les faibles, l’exigence de transparence pour les puissants ».

Cette notion de transparence est convoquée si fréquemment aujourd’hui qu’elle en devient l’un de ces « concepts magiques » dont parlent les chercheurs Peter Hupe and Christopher Pollitt : abstraits, globalisant, faciles à invoquer, simples en apparence, et bénéficiant d’une connotation positive. « La transparence est un terme qui a acquis un statut quasi-religieux dans les débats autour de la gouvernance et de la conception des institutions », ajoute le professeur Christopher Hood… D’où l’importance de revenir sur l’histoire de cette notion, notamment dans le champ de la philosophie sociale et politique.

De la révolution française à la loi pour une République numérique



La théorisation de la nécessité de transparence des dirigeants, censés rendre des comptes aux citoyens, remonte au XVIIIe siècle, avec un focus particulièrement fort dans le monde anglo-saxon. On pense au philosophe anglais Jeremy Bentham, l’un des pères de la philosophie utilitariste. S’il est surtout connu pour le principe du panoptique, il a aussi réfléchi à l’architecture des bâtiments publics, susceptible d’impacter le degré d’ouverture ou de secret entourant les gouvernements. Plus globalement, Bentham a pensé la nécessité de publiciser les actions des dirigeants, afin que ces dernières soient soumises au « tribunal de l'opinion publique ». Ce tribunal informel, dont le pouvoir de sanction repose sur le scrutin, est constitué de l’ensemble des citoyens intéressés à la chose publique, et ce grâce à une circulation de l’information leur permettant d’acquérir « la compétence à la démocratie », selon les mots de Robert Post.

Côté français, on retrouve cette exigence de transparence dès les premières heures de la démocratie moderne : pour les révolutionnaires, prenant le contre-pied du secret qui entourait la monarchie absolue, cette question – ainsi que celle de l’opinion publique – est centrale. Au fur et à mesure que naissent et s’installent des gouvernements représentatifs à travers le monde, les plaidoyers en faveur de la transparence se consolident. Et deux siècles plus tard, alors que la démocratie représentative est en crise, les exigences de transparence reviennent avec force. La relation entre la transparence et la crise démocratique est à double sens : le manque de transparence nourrit la crise du système représentatif et l'affaiblissement de ce dernier incite à une plus forte revendication à la transparence.

Les causes de cette montée en puissance de l’exigence de la transparence sont nombreuses. « Le monde de la nouvelle révolution industrielle et de la globalisation dans lequel nous sommes entrés est un monde beaucoup plus incertain, plus mobile, plus diffus, donc plus inquiétant. La crise financière et économique a accentué cette dangerosité depuis deux ans », explique notamment l’historien et sociologue Pierre Rosanvallon. Pour résumer de façon un peu caricaturale, la mondialisation rend les questions politiques nationales plus complexes, tandis que l’impuissance des politiques pousse les citoyens à s’interroger… En parallèle, les technologies de l’information ouvrent les appétits de transparence, notamment grâce aux possibilités qu’offre la numérisation. La transformation du rôle de la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), qui se rapproche de la Commission nationale informatique et liberté (Cnil), en est une bonne illustration. Avec la loi pour une République numérique (octobre 2016), l’open data franchit un nouveau cap en devenant la règle et non plus l’exception. Si loi Cada du 17 juillet 1978 donnait aux citoyens un droit d’accès aux données, les administrations devront désormais publier en ligne leurs principaux documents dans un format lisible et réexploitable. « Là où je pense qu'il y a des dispositions dont la portée est très importante et qui correspondent cette fois à des questions tout à fait nouvelles, sur lesquelles la Cada pourrait être sollicitée, c'est sur [...] les données dont la publication présente un intérêt économique, social, sanitaire ou environnemental », précise au site Next Inpact Marc Dandelot, président de ladite commission d’accès aux documents administratifs.

Les lignes bougent donc, jusque dans les textes législatifs. On se souvient par exemple de la bronca lorsque Jérôme Cahuzac a été accusé de fraude fiscale et de blanchiment, à la suite de quoi une loi a été votée, obligeant 9 000 décideurs publics à déclarer leur patrimoine à la (nouvelle) Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. De fait, parallèlement à l’extension des formes représentatives de la démocratie s’est formé « tout un enchevêtrement de pratiques, de mises à l’épreuve, de contre-pouvoirs sociaux informels, mais également d’institutions, destinés à compenser l’érosion de la confiance par une organisation de la défiance », comme l’écrit Pierre Rosanvallon dans La contre-démocratie (Seuil, 2006).

Les data sont au cœur de la volonté de transparence des villes et des États



On trouve au cœur de l’exigence de transparence de l’ère numérique la question des data : celles-ci deviennent l’une des clés majeures de cette revendication. D’ailleurs, dès les premières heures d’internet, au début des années 1990, des pionniers ont poussé à mettre en ligne des données gouvernementales. L’un d’entre eux est Jim Warren, connu pour avoir créé la West Coast Computer Faire – un événement majeur pour populariser les ordinateurs personnels – et pour son fervent engagement en faveur de l’open government. En 1994, grâce à son association avec l’élue Debra Bowen, la Californie est devenue le premier État à mettre toutes ses données législatives en ligne.

Aujourd’hui, avec plus ou moins d’honnêteté et de volontarisme, de plus en plus de villes se positionnent sur le sujet. Jusque Paris : Open Data Paris livre en effet certaines données sur la ville, proposées par la mairie, sous une licence libre. Plus globalement, les processus d’open data, soit l’ouverture des données (publiques et privées), ont été officiellement mis en route en France en 2011, avec le lancement de data.gouv.fr. Ils ont été confortés ensuite par deux lois successives, la première relative à la gratuité et aux modalités de la réutilisation des informations du secteur public, et la seconde dite loi République numérique.

Certains élus franchissent une étape supplémentaire en s’emparant frontalement de la question, allant au-delà des exigences légales. C’est le cas de l’allemande Julia Reda, ancienne présidente des Jeunes Pirates européens, et désormais députée européenne : elle a décidé de rendre publiques ses rencontres avec les lobbys et a fait de cette décision un projet politique.

Les initiatives citoyennes en faveur de l’open data se multiplient



Les initiatives de citoyens se multiplient en faveur d’une transparence ascendante, notamment celles qui permettent la « vérification » du discours des décideurs. On pense au site LuiPresident.fr , créé en 2012 et destiné à suivre les engagements de campagne du chef de l'État. Les trois journalistes à l’origine du projet dressent d’ailleurs aujourd’hui le bilan de cette initiative dans un livre paru début octobre (Armand Colin, 2016). Quant au site lafabriquedelaloi.fr , qui permet de suivre les procédures parlementaires, c’est un bel exemple d’utilisation des données publiques par les citoyens-activistes de l’ONG Regards citoyens.

Au-delà de la curation et de l’analyse de données publiques ou privées mises à disposition de tous, certaines initiatives reposent sur des informations produites directement par les citoyens eux-mêmes. On pense par exemple au projet Safecast : à Tokyo, après la catastrophe de Fukushima (2011), une poignée d’individus a créé un boîtier « DIY » permettant de mesurer les radiations et de partager les données sur une carte accessible à tous.

Et si la transparence poussait à la défiance ?



D’autres voient en revanche dans cette quête de transparence, qu’elle soit descendante ou même ascendante, un danger potentiel. Ils l’accusent de créer cela même qu’elle veut combattre, et de susciter de la défiance plutôt que de redonner confiance aux citoyens en cette période de crise de la démocratie représentative. Les chercheuses Mariannig Le Béchec et Isabelle Hare ont travaillé sur le cas du site nosdeputes.fr. Elles évoquent notamment les commentaires d’internautes, qui s’intéressent uniquement à la présence ou à l’absence de leur député dans l’hémicycle pour conclure à son utilité. Dans un billet, Mariannig Le Béchec s’interroge : « L’internaute n’est-il pas poussé au paroxysme de la ‘’transparence nue’’, cette tyrannie de la transparence (Lawrence Lessig, 2009) ? » Elle continue : « Cette ‘‘transparence nue’’ fait disparaître la complexité de l’enjeu, celui de la confiance dans le politique. Et les limites de cette transparence est qu’elle ne met pas en place de nouveaux modes d’actions politiques, mais la défiance ». Interrogé par le site Internet Actu, Lawrence Lessig, le professeur en droit à l’origine de ce concept de “transparence nue” – et l’un des concepteurs des licences Creative Commons – souligne : « Je crains que le succès inévitable de ce mouvement – s’il est mené seul, sans aucune sensibilité à la complexité de l’idée d’une disponibilité parfaite de l’information – ne finisse par inspirer, non des réformes, mais le dégoût. » Il poursuit : « Le problème, cependant, c’est que toutes ces données ne sont utiles que si les consommateurs peuvent les comprendre et les exploiter. »

Ouvrir les données, ce n’est pas « ouvrir le gouvernement »



Ce constat soulève une nouvelle problématique : celle des intermédiaires. D’où l’ambition de donner le pouvoir aux citoyens d’agir sur les données, soit une « alphabétisation aux datas ». Car après tout, combien de citoyens sont à même de comprendre et d’analyser des data brutes ? Des programmes d’éducation populaire voient le jour pour réduire cette fracture, comme l’Infolab, un espace collaboratif dédié à la compréhension, la manipulation et l'exploration de données, créé par la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING). « Tout ce qui concerne les data se trouve entre les mains des geeks et des spécialistes qui savent où trouver les jeux de données. Aujourd'hui, il existe très peu de dispositifs de médiation qui traduisent les données aux non spécialistes », explique aux Clés de demain Charles Nepote, qui pilote le programme. Par ailleurs, il s’agit également d’interroger la « pertinence » des algorithmes, et ne pas croire en leur neutralité. Car chaque entité, de Google aux réseaux sociaux en passant par les systèmes électoraux, possède un système de classement qui lui est propre. « L'enjeu politique que posent les nouvelles boîtes noires du calcul algorithmique est celui de la capacité à les débrayer et à passer en manuel », explique Dominique Cardon dans A quoi rêvent les algorithmes ? (La République des Idées, 2015).

Le numérique a ainsi un double rôle : il est à la fois vecteur de transparence et objet sur lequel on réclame de la transparence. Sans l’appréhension des données, l'empowerment des citoyens dans l’ère numérique semble entravée. Les chercheurs Arlan Yu et David Robinson concluent certes leur article à propos de « La nouvelle ambiguïté de l’open government » avec optimisme : « Au fur et à mesure que les outils pour interagir avec les données s’améliorent et deviennent de plus en plus intuitifs, arrivera peut-être le moment où les citoyens pourront interagir directement avec les datas sans besoin d’aucun intermédiaire ». Des tiers, à même d’éclairer ce chemin, n’en restent pas moins nécessaires aujourd'hui.


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