Digital Society Forum Digital Society Forum
Dossier 22/11/2016

La « social-tech » : le numérique au service de l’innovation sociale

Encore balbutiante en France, la « social-tech » semble influencée par les pays anglo-saxons, mélangeant finalité morale (« la technologie pour faire le bien »), et logique d’entreprenariat social. Cependant, l’économie sociale et solidaire (ESS), qui porte traditionnellement des valeurs de solidarité en France, tend à s’intéresser de plus en plus aux technologies numériques. Une social tech à la croisée de l’économie numérique et de l’ESS, serait-elle dès lors possible ?

Dans le film « Demain », Cyril Dion et Mélanie Laurent partent à la rencontre de groupes d’individus qui, notamment grâce aux nouvelles technologies, s’auto-organisent afin de pallier les manques de l’État, des collectivités et du secteur marchand. Le film met ainsi en avant les Incroyables Comestibles , une association, née à Todmorden, une ville britannique violemment touchée par la crise industrielle. L’association se réapproprie les espaces urbains vacants pour y installer des plantes comestibles à destination de tous. L’initiative, diffusée sur les réseaux sociaux, a essaimé un peu partout dans le monde . Autre exemple, le mouvement des zèbres , initié par le romancier Alexandre Jardin. Cette plateforme en ligne, qui incite aux micro-actions citoyennes, prône les « faiseux » plutôt que les « diseux », le besoin de retrouver un pouvoir d’agir, une autonomie face aux Etats et aux entreprises.

L’utilisation des technologies par ces nouvelles mobilisations citoyennes pourrait préfigurer une social tech qui désignerait une communauté d’acteurs décidée à mettre le numérique au service des citoyens engagés dans une certaine idée du bien commun. Quand la civic-tech (lien article civic-tech) témoigne d’un désir des citoyens de prendre part plus largement et plus directement aux décisions d’ordre politique qui les concernent, la social tech investirait plus largement le domaine de l’action citoyenne : agir sur les inégalités, tisser de nouvelles solidarités, produire de l’innovation sociale. En mobilisant des capacités technologiques, la social tech promettrait à chacun la capacité de pouvoir agir au service de l’intérêt général.

Néanmoins, le terrain de l’intérêt général et de l’utilité sociale est déjà bien occupé, en France, par l’économie sociale et solidaire (l’ESS), et à l’échelle internationale, par ce qu’il est coutume d’appeler le tiers secteur. L’ESS, forte de sa légitimité et de son expérience, pourrait décider de soutenir ou de s’inspirer de ces nouvelles mobilisations citoyennes et faire advenir une social tech digne de ce nom…

L’ESS et la social tech : « Je t’aime, moi non plus »



Si le monde de l’ESS et celui de la social-tech en devenir auraient intérêt à coopérer – profonde expérience de la solidarité et des luttes contre les inégalités sociales d’un côté, maîtrise technologique et nouvelles approches de l’autre – ils ont encore tendance à s’ignorer, voire à se méfier les uns des autres.

Aux yeux de l’ESS, les entreprises numériques n’ont jamais démontré un réel intérêt pour les populations les plus démunies ou les minorités vulnérables. En outre, quand elles s’y intéressent, elles s’inscrivent bien plus dans le registre de l’entreprenariat social à l’anglo-saxonne que dans celui de la justice sociale, à la française. Ainsi la plateforme de dons d’objets Yerdle avait-elle été critiquée pour s’être associée à Wallmart, le géant américain de la distribution, symbole par excellence de la société de consommation, alors que Yerdle défendait une économie circulaire et une forme de décroissance. Ces startups du numériques seraient en fait marquées par un libéralisme économique éloigné des valeurs du monde de l’ESS, qui, lui, s’est souvent construit avec un soutien de la puissance publique. Enfin, la philosophie de l’ESS cherche plutôt à favoriser la relation humaine directe, la construction du lien social et l’action sur le long terme, refusant la dictature de l’efficacité et de la mesure, alors que la technologie peut être en partie perçue comme une source de déshumanisation, d’isolement des individus et de course à la productivité.

De l’autre côté, aux yeux de cette nouvelle vague « social geek », les acteurs de l’ESS peuvent paraître un peu vieillots, englués dans des enjeux statutaires et réglementaires qui les empêchent de proposer des solutions plus efficaces. Ces innovateurs sociaux du numérique n’apprécient guère l’ordre établi et les cadres trop contraignants, ils sont plutôt avides de changement rapide et de « disruption ». De plus, avec un bémol pour les coopératives, la gouvernance au sein de l’ESS reste majoritairement hiérarchique et centralisée, loin de la culture de l’horizontalité et de l’autonomie des salariés des jeunes entreprises du numérique.

Au vu de ces divergences de fond et de forme, l’ESS semble loin d’être en mesure de porter une social-tech, même si c’est dans son intérêt et qu’elle en a la légitimité politique et économique. En outre, les acteurs du digital ont jusqu’à présent avancé sans son blanc-seing sur le sujet du « numérique d’intérêt général », et ce depuis longtemps...

Un monde numérique solidaire qui ferait bande à part ?



Dans les années 1980, Richard Stallman, un programmeur visionnaire et militant, lance le mouvement du logiciel libre , dont le système d’exploitation Linux est l’exemple le plus connu et qui permet à tous d’avoir accès gratuitement ou de façon peu onéreuse à des alternatives aux solutions propriétaires de Microsoft, Apple, Facebook, Adobe, etc. En 1993, un certain Tim Berners Lee décide, à contre-courant de la logique commerciale dominante, de rendre les protocoles de son invention librement accessibles à tous, c’est le début du World Wide Web. En 2001, dans le registre de l’accès à la connaissance pour tous, c’est Wikipédia qui fait son entrée en scène. Dans la même idée, toujours dans les années 2000, Salman Khan crée l’ancêtre des Mooc, la Kahn Academy , etc.

Progressivement, l’aspiration vers une société plus participative et plus ouverte prend forme : Web 2.0, modèle pair-à-pair, mutualisation des ressources et des compétences, libre circulation des savoirs.

Au début des années 2010, les termes économie collaborative et économie du partage (sharing economy) font leur entrée en scène, promettant d’inventer de nouvelles façons de consommer, de vivre ensemble, de donner aux consommateurs un pouvoir d’action inédit sur l’organisation de l’économie et de la société. A côté des services du quotidien qui constituent aujourd’hui l’essentiel des usages de l’économie collaborative (location de particulier à particulier d’appartements, de voitures, d’outils, vente d’objets de seconde main…), certaines initiatives ont d’emblée poursuivi une finalité qui dépasse la simple intention de « consommer autrement » : financement participatif de projets artistiques ou solidaires (Humaid , Babeldoor ), circuit-courts alimentaires (la Ruche qui dit oui , Open Food Network ), crowdsourcing de connaissances (Open source seeds ), etc. Rapidement, des événements et des réseaux se sont montés autour de ce monde collaboratif en ébullition : la Social Good Week , Oui Share , Urgenci , etc.

Malheureusement, l’héritage spirituel de Richard Stallman, Tim Berners Lee ou Jimmy Wales (Wikipédia) n’aura pas toujours suffi à ancrer ces initiatives dans le champ d’une économie à finalité sociale, certaines pour des raisons économiques. Le réseau d’hébergement gracieux Couchsurfing a ainsi changé son modèle d’affaires en cours de route, passant d’une forme non lucrative à une entreprise commerciale, revendant les données de ses utilisateurs. En fait, déplore le journaliste Hubert Guillaud, les plateformes collaboratives ont plutôt œuvré à faire du social un marché comme un autre, en privilégiant « l’échange marchand contre l’échange non marchand, l’efficacité contre l’inanité, le calcul contre le désintéressement, l’utilitarisme contre l’inutile, l’individualisme contre la solidarité, la propriété contre le bien commun ». Une affirmation qui semble excessive. D’une part certaines plateformes s’efforcent de « tenir les deux bouts » : une méthode agile et un modèle d’affaire robustes mariés à une gouvernance démocratique et des finalités sociales, à l’image de Loconomics , Resonate , Members Media ou encore Fairmondo … D’autre part, l’économie collaborative n’est pas la seule option pour construire un monde numérique avec une finalité sociale et solidaire : des capteurs permettent à des paysans kenyans d’analyser leur terre sans passer par un laboratoire, la carte mère Raspberry Pi permet de fabriquer des ordinateurs pour moins de trente dollars, démocratisant un peu plus l’accès aux outils numériques, etc.

Dans un même temps, l’économie classique, pré numérique en quelque sorte, s’intéresse de plus en plus à la RSE (responsabilité sociale d’entreprise) et au « social business » à l’anglo-saxonne. Pour preuve, les grandes écoles de commerce françaises ont à présent leur incubateur d’innovation sociale, dessinant un nouveau segment de marché qui ne relève ni du service public ni de la logique commerciale classique. Antropia par exemple, incubateur de l’ESSEC, accueille une plateforme de crowdfunding destinée aux SDF , une autre qui lutte contre la précarité professionnelle , etc.

Un monde économique attiré par le social business, une économie sociale et solidaire qui se méfie du numérique, des acteurs du numérique qui ont du mal à concilier modèle économique pérenne et finalités d’utilité sociale… Quel parti tirer de ces différentes dynamiques pour que fleurisse l’innovation sociale ?

Une social-tech au croisement des deux mondes ?



Les lignes sont peut-être en train de bouger, annonçant un possible rapprochement entre ces différents univers.

D’un côté, les acteurs de l’ESS s’emparent progressivement des technologies, nouent des alliances avec l’autre monde, à l’image de l’association SOS Méditerranée qui s’est associée avec le hacker Gaël Musquet , afin d’améliorer le système de communication de l’Aquarius, un bateau qui navigue au large de la Lybie pour tenter de sauver les migrants. Autre exemple, Emmaüs lance sa boutique en ligne, Label Emmaüs , une version sociale et solidaire du Bon Coin, afin de vendre une partie des objets d’occasion collectés par les compagnons d’Emmaüs. L’intégralité des revenus sera reversée aux communautés d’Emmaüs ou réinvesti dans d’autres projets d’Emmaüs. Enfin, la structure juridique est une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif), dont la gouvernance sera partagée entre les salariés et les particuliers sympathisants.

De l’autre côté, les acteurs numériques qui pensaient pouvoir changer le monde grâce aux nouvelles technologies se réveillent un peu moins naïfs. Ils ont pris conscience que la nature collaborative d’une plateforme et sa louable intention de départ ne suffisaient pas à la rendre sociale ou solidaire. Ainsi, l’idée d’un coopérativisme de plateforme a germé dans les têtes des journalistes Trebor Scholz et Nathan Schneider, soulignant l’importance de la propriété partagée et de la gouvernance participative des plateformes numériques. Autre exemple, la création de l’Assemblée virtuelle , « un écosystème d’acteurs développant de manière collaborative des communs (outils, méthodologies et projets) au service du monde de la transition ». Il existe donc une volonté de se rassembler pour affirmer des valeurs et des objectifs communs en opposition à un capitalisme qui tend à favoriser des intérêts économiques privés au détriment de l’intérêt général.

Enfin, une autre composante vient rapprocher les deux mondes de façon pragmatique, celle décrite dans le film Demain : les citoyens eux-mêmes. Ils investissent par exemple, les espaces publics et les transforment en communs urbains, à l’image des laboratoires citoyens , à Madrid. Il s’agit d’espaces autogérés, tentant de répondre aux besoins concrets des habitants, en l’absence de réponses publiques ou commerciales : garde d’enfants, accès à la culture, échange de compétences… La technologie n’est pas toujours centrale dans ces initiatives citoyennes, mais elle y est de plus en plus intégrée : plateformes d’échanges de proximité (Sharevoisins ), outils de décisions collaboratives (Doodle , Loomio , Cobudget ), collecte d’argent (Leetchi , Payname ), etc.

La social-tech : un incubateur de startups sociales ?



L’existence d’une social-tech qui serait à la croisée des deux cultures (ESS et « numérique d’intérêt général ») pourrait permettre de faire de l’innovation sociale numérique tout en inventant de nouvelles formes juridiques, de nouvelles modalités économiques, afin de garantir dans le temps l’utilité sociale des initiatives.

Une telle social-tech pourrait par exemple développer et déployer, au sein de la communauté de l’ESS, une plateforme d’emploi solidaire et d’insertion, pour offrir une alternative aux plateformes comme Youpijob ou Taskrabbit , qui tendent, malgré elles, à produire plus de précarité que de liberté d’activité. Elle pourrait faire advenir un outil commun de comptabilité ouverte afin de rendre transparent les flux de transaction et les liens économiques entre acteurs ou encore mettre la blockchain au service de la production de biens communs, par exemple, en créant un cadastre non spéculatif, etc.

La Loi Hamon du 31 juillet 2014 relative à l’ESS, pourrait servir d’inspiration à la constitution de cette social-tech. En effet, elle définit l’ESS, non à partir d’un statut mais à l’aide de trois critères cumulatifs : une finalité d’utilité sociale, une gouvernance démocratique et un mode de gestion veillant à une affectation prioritaire des bénéfices au développement et au maintien de l’activité.

En partant de cette triple définition, la social-tech pourrait s’affirmer comme un incubateur de « startups vraiment sociales ». Mais comment financer un projet dont la finalité n’est manifestement pas la rentabilité économique ? Au-delà des quelques rares outils existants comme le PESS porté par la BPI , on pourrait rêver à la création d’un fonds d’investissement consacré à l’innovation sociale numérique, abondé par les acteurs de l’ESS eux-mêmes et les citoyens (épargne solidaire, dons), un fonds commun qui s’appuierait sur une organisation participative, tant sur les orientations stratégiques des investissements, que sur la co-construction des solutions numériques. C’est bien connu, on n’est jamais mieux servi que par soi-même…


Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

Les sources de cet article


S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF