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Dossier 21/11/2016

La « civic-tech » : une révolution démocratique ?

Le néologisme « civic-tech » regroupe des initiatives très variées. Ce qu’elles ont en commun : l’utilisation de la technologie et la volonté de changer notre rapport à la politique, en mettant le citoyen au cœur de la société et du débat démocratique. Derrière cette myriade d’initiatives qui traduisent un vrai désir de politique, y a-t-il autre chose que de belles promesses ?

Une application peut-elle suffire à faire apparaître « la volonté générale » ? Tel est en tout cas l’ambition affichée par Stig , réseau social d’idées citoyennes lancé en mai 2016 par Jérémie Paret et Germain Lecourtois. Pour l’heure en phase bêta, Stig est l’une des petites dernières de cette large famille de la « la civic tech ». Sur Stig, les citoyens peuvent proposer des idées, soumettre des amendements et voter en faveur ou contre des propositions, à la fois locales et nationales. Exemples : faire un référendum sur le Tafta (Transatlantic Free Trade agreement) ; ouvrir le permis de végétaliser à toutes les communes de France ; ou encore généraliser le CV anonyme. De leur côté, les élus peuvent également s’inscrire (en payant, contrairement aux citoyens), pour tester leurs propositions et « adapter leurs actions au quotidien ». « Le but est de tendre vers une démocratie plus directe, simplement grâce à nos smartphones », résume Jérémie Paret. Juste un rêve de doux naïfs ? Peut-être, mais le moins que l’on puisse affirmer est que ce rêve de transformation totale de la politique par le numérique est bien vivant, et que les deux fondateurs de Stig sont loin d’être les seuls à le partager !

Comparateurs de programmes (Voxe.org ), primaires citoyennes (La Primaire.org ), sites de mobilisations ponctuelles (Fullmobs) : tous ces acteurs de ladite civic-tech offrent aux citoyens de nouveaux moyens pour s’informer, occuper l’espace public ou se mobiliser. Pour fédérer ces initiatives, des collectifs, à l’instar de Démocratie Ouverte, et des espaces, comme le Liberté Living Lab à Paris, se créent pour expérimenter des solutions alternatives concrètes. Les civic-tech, c’est donc ce joyeux fourmillement d’outils, créés pour réenchanter le système existant et ouvrir l’horizon des possibles. Très tendance et médiatique en cette période de morosité politique, peut-être un peu réchauffée à l’approche des présidentielles, la civic-tech n’est-elle qu’un feu de paille ou une réelle opportunité pour repenser la démocratie ?

La civic-tech en quête d’une définition



« Les civic-tech sont un mouvement qui vise à revitaliser et transformer nos institutions sociales, explique l’investisseur Marc Andreessen, mais les définitions en proposent des interprétations assez différentes les unes des autres. » Cette instabilité linguistique est le corollaire inévitable de la diversité des initiatives qu’elle veut recouvrir. Des mouvements sociaux tels que Nuit debout (du moins dans leur très importante dimension numérique) aux applications de débat et de vote comme DemocracyOS en passant par des sites tel Parol, qui permet de suivre en temps réel l’écriture des lois en débat, les technologies civiques recouvrent une ribambelle d’outils et de positionnements difficilement synthétisables.

Certains, comme la Knight Foundation aux Etats-Unis, en ont une vision très large, incluant dans toutes les « technologies civiques » tout projet à finalité ouvertement citoyenne, jusque la consommation collaborative, le crowdfunding et l’open data. D’autres, plus nombreux, notamment en France, privilégient à l’instar de l’entrepreneur Valentin Chaput, « une définition plus restrictive de la civic-tech », qui « englobe toutes les initiatives publiques, associatives ou privées qui concourent à renforcer l’engagement citoyen, la participation démocratique et la transparence des gouvernements ». La civic-tech se distinguerait ainsi de la « pol-tech » (outils des partis et mouvements politiques pour améliorer leurs campagnes) et de la « gov-tech » (plateformes mises en place par les institutions).

La gov-tech et la pol-tech tombent à l’eau : que reste-t-il ?



Que reste-t-il, une fois la gov-tech et la pol-tech écartées ? Un éventail encore large d’initiatives qui, chacune à leur façon, tentent de nouveaux moyens d’agir sur le terrain politique. Par exemple des outils de dialogue entre les citoyens et leurs élus – sur un mode plus local que Stig. Julie de Pimodan, ancienne journaliste, a ainsi fondé Fluicity pour « renforcer » ces liens à l’échelle de la commune, des quartiers. Sur sa plateforme, le maire de Vernon dans l’Eure, lorsqu’il l’essaye, informe ses citoyens des programmes culturels ou des projets urbains, reçoit leur avis ou leurs idées et leur répond directement. City2Gether , Neocity ou encore Communecter ont été conçus dans le même but.

Les technos civiques se donnent aussi comme objet de créer des espaces de débats et de prises de décisions collectives. On peut citer DemocracyOS , une plateforme open source de discussions et de vote développée en Argentine ; Baztille , une application pour débattre chaque semaine d’une question ; ou encore Brigade , le « Tinder de la politique » qui propose de donner son avis (agree, disagree, unsure) sur des questions courtes et clivantes. Une opinion qui peut également se forger grâce à de nouveaux moyens d’information comme Accropolis, une chaîne YouTube qui éclaire l’actualité parlementaire et commente en direct les séances de l’Assemblée nationale, ou tous les Youtubeurs qui produisent des contenus engagés, à l’image d’Osons Causer ou d’Usul. Pour compléter ce panorama, on peut ajouter les outils et les mouvements qui incitent et facilitent les mobilisations – des sites de pétitions aux mouvements citoyens tels qu’Alternatiba, les Colibris ou même Nuit Debout – et ceux qui permettent au citoyen de contrôler ou du moins de tout savoir ou presque sur l’activité parlementaire, à l’instar des site Parol ou Regards Citoyens.

Mais plutôt que de chercher à les classer, à les hiérarchiser ou à les opposer, la constitutionnaliste Marie-Anne Cohendet nous invite à regarder le sens de ces expériences, la manière dont elles peuvent se combiner à d’autres – Stig a ainsi fait appel à la chaîne YouTube Accropolis, pour discuter des propositions les mieux classées, tandis que Nuit Debout utilise à la fois Loomio pour formuler des propositions collectivement et Stig pour les mettre au vote. D’un bout à l’autre du spectre, ces outils « sont portés par une série de valeurs communes, et une logique de coalition, avec le sentiment que l’on va progresser ensemble », détaille Loïc Blondiaux. L’enjeu, pour le coup collectif, est donc d’expérimenter de nouvelles manières de décider, plus horizontales, où contribuer est déjà un gage de légitimité, qui tranchent volontairement avec les pratiques politiques traditionnelles.

À la recherche de la démocratie de l’ère d’internet



« Nous sommes des citoyens du 21e siècle, faisant de notre mieux pour interagir avec des institutions du 19e siècle, qui sont basées sur une technologie de l'information du 15e siècle. (...) Il est temps de se demander : qu’est-ce que la démocratie à l’ère d’internet ? ». Ce constat, formulé par la fondatrice de DemocracyOS, Pia Mancini, est partagé par l’ensemble des acteurs de la civic-tech. Pour eux, si les mécanismes actuels comme le vote, dominé par l’abstention, les partis politiques et les syndicats, vidés de leurs militants, ne fonctionnent plus, ce n’est pas parce que les citoyens sont apathiques et désintéressés. Au contraire.

L’apparition de la consommation collaborative, est selon beaucoup d’entre les acteurs de la civic-tech, le signe d’une volonté d’implication. C’est en tout cas ce que pense Elisa Lewis, du collectif Démocratie Ouverte. De même que les Nuits debout, sont, selon la politiste Capucine Truong, « l’exutoire d’un désir profond des citoyens de se réapproprier le politique, de se faire entendre plus fréquemment et au-delà du vote ». Verdict d’un sondage réalisé en mai 2016 par l’institut Viavoice : « Le désir de politique cherche de nouveaux moyens d’expression ». « Les français préfèrent signer une pétition en ligne (66%) que manifester (43%), participer à des consultations citoyennes (43%) plutôt que faire la grève (39%), adhérer à des mouvements nouveaux (…) comme Nuit debout (21%) qu’adhérer à un parti traditionnel (19%) », résume Viavoice dans le journal La Croix.

La civic-tech est un mouvement pluriel qui répond à ce désir d’agir, cette envie de politique autrement, en profitant des opportunités offertes par le numérique. Grâce à internet, au crowdfunding, aux outils civiques, des collectifs citoyens proposent ainsi leurs propres candidats aux présidentielles, aux législatives (MaVoix) pour « casser le monopole des partis politiques ». L’avènement des médias sociaux a permis des mobilisations massives en un cours laps de temps, explique Benjamin Knight, initiateur de Loomio, « mais il manque aujourd’hui des outils pour traduire cette énergie dégagée en une action collective durable : c’est le fossé que nous cherchons à combler ». Qu’il s’agisse de modifier le système en améliorant la démocratie représentative elle-même ou en proposant d’autres manières de faire, les civic-tech expérimentent une multiplicité de formes de démocratie, individuelle, directe, délibérative, collaborative ou encore « liquide », du nom de ce concept né avec le Parti Pirate allemand dans les années 2000. Toutes ces initiatives travaillent et interrogent nos démocraties, mais elles ne tirent pas toutes dans le même sens.

Un mouvement stimulant mais très mineur malgré le buzz ?



Difficile de dire si ces civic-tech ont les moyens de bousculer un jour notre système politique. Leur effet, selon pas mal des politologues s’étant penchés sur son chevet, serait limité. « Le potentiel de transformation est là, et il est bien réel. Mais aujourd’hui, les utilisateurs ne se comptent qu’en milliers », dit ainsi Loïc Blondiaux. Seuls les sites de pétition mobilisent massivement. Une appli comme Baztille compte 350 participants, et sur les trois primaires citoyennes organisées, une s’est éteinte et l’autre, La primaire des français, reste très vague. Seule la Primaire.org semble tracer son chemin vers 2017, avec plus de 68 000 participants. Les succès sont donc relatifs. Beaucoup se développent bien sûr à l’échelle locale, avec parfois peu de participants mais de belles réussites. Le spécialiste de la sociologie politique et militant écologiste Bastien François regrette cependant que l’on n’ait « presque jamais des choses qui partent du local pour construire des règles » nouvelles, et s’interroge : « Ce foisonnement est certes stimulant, mais est-il suffisant ? ».

Ce foisonnement fraîchement né, ne peut, pour l’heure, qu’être interrogé. La question de l’accessibilité revient sans cesse, tout comme l’idée – toujours contredite mais toujours présente – que la technologie suffirait pour révolutionner la politique. Le cas des espaces de débats politiques est instructif : non seulement les participants ne sont pas des nouveaux venus dans le monde de l’engagement, mais les débats se révèlent, semble-t-il, assez pauvres, peu constructifs. La technologie, pas plus que la modération, ne suffisent à garantir des échanges argumentés ou instructifs ; or c’est à cette condition que ces espaces peuvent espérer séduire plus de personnes. Les applications qui, comme Loomio, permettent d’organiser de façon très pratique des discussions de groupes privés ou publics, pourraient toutefois parvenir à dépasser ces écueils.

« Investir des solutions n’aide pas toujours à construire les problèmes » (Francis Chateauraynaud)



Au-delà de l’enthousiasme, voire de l’effet de mode, du potentiel que l’on peut accorder à la civic-tech, mais aussi de ses limites qui semblent tout aussi évidentes, quel sens politique pourrait-on donner à ce mouvement ? Que nous raconterait-il sur l’évolution des citoyens dans nos démocraties ? Ethan Zuckerman, chercheur et directeur du Centre des médias civiques du MIT, évoque un risque rarement évoqué par les acteurs de ce mouvement pluriel : « Je crains que nous nous dirigions aveuglément vers une façon différente de concevoir les relations civiques entre les individus et les gouvernements. (…) il nous reste à comprendre ce que cette autonomie détruit dans nos fonctionnements collectifs et institutionnels ». Le danger, c’est peut-être l’apparition ou du moins la confirmation de la figure d’un citoyen individualiste, prompt à faire valoir ses intérêts et son point de vue, que Stéphanie Wojcik, docteur en sciences politiques, trouve très répandue dans ces initiatives. Une idée que l’on retrouve chez le chercheur du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) Thierry Vedel qui assimile les plateformes administratives publiques (« Mon service public ») à des sites commerçants pour illustrer ce glissement. Le citoyen-client, vient selon lui y faire valoir ses droits… de consommateur. Julie de Pimodan, la créatrice de Fluicity, assume d’ailleurs la métaphore : « L'idée d'un maire comme un véritable CEO peut être mal perçue, mais je l'assume. Tel un bon manager, un élu doit comprendre la réalité du terrain ».

À l’inverse, poursuit Ethan Zuckerman, « si nous pouvions trouver une façon de tirer partie de ces formes d’engagement basées sur l’internet, nous pourrions revitaliser la participation politique ». Loïc Blondiaux nous invite également à nous projeter un instant dans un futur où les technologies civiques « feraient l’objet d’usages fréquents et massifs. Nul doute que notre monde politique en serait bouleversé. Dans un tel monde, la distance entre élus et citoyens se serait considérablement réduite et les possibilités de dialogue, de coopération, de mobilisation et de participation des citoyens au processus de décision, à toutes les échelles, seraient décuplées. » Impossible de dire où nous emmènent le foisonnant mouvement des civic-tech ; mais continuons à nous poser cette question… Sur Stig, par exemple ?


Les commentaires

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Verone Delmotte
Verone Delmotte 25/11/2016 12:51:50

Merci pour ce bel état des lieux et analyse ! Quel avenir envisager ? Les positions sont diverses… Laissons alors le temps à cette nouvelle forme de démocratie d’agir et de grandir avec le boulevard qu’offre les nouveaux outils numériques dans ce domaine !

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