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Dossier 16/11/2016

Les nouvelles implications sociales et politiques

Avec son foisonnement d’informations, ses espaces de débats participatifs et la possibilité de créer des communautés, internet semble démultiplier les opportunités d’engagement militant et plus largement d’implication des citoyens. Mais quelle est la portée réelle de ces investissements citoyens via le numérique ?

#BrusselsLockdown. Chats tapis dans l’ombre d’un placard, l’œil rivé à la lunette d’un fusil d’assaut, ou revêtus d’armures de carton : sur Twitter le 22 novembre 2015, les félins menaient une opération commando. La capitale belge est alors en état d’alerte suite aux attentats de Paris et les autorités appellent les internautes à « ne pas communiquer sur internet des informations que les terroristes pourraient utiliser ». Une interdiction contournée avec humour grâce à ce que l’on a ensuite appelé « les chatons de Bruxelles ». Anodin, ce détournement bon enfant ? Pas tout-à-fait, répond André Gunthert, titulaire d’une chaire en histoire visuelle à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Selon lui, ces images font passer avec humour un message de contestation, évidemment politique. D’une certaine façon, dit-il, les internautes récupèrent un pouvoir « qui nous est finalement refusé sur le plan de l’espace politique et qui est reconquis aujourd’hui ».

Depuis les réseaux sociaux et les forums naissent aujourd’hui des mobilisations, en grande part déterritorialisées, qui se matérialisent sous un hashtag (#geonpi), par des flash-mobs (les artichauts d’Hadopi) ou des collectifs constitués et engagés (Anonymous, Occupy, Nuit Debout). Grâce à de nouveaux outils et à la force du nombre, des pratiques anciennes trouvent un souffle nouveau. Il en est ainsi des pétitions, du don ou du boycott. Jusqu’aux partis politiques et aux ONG, où les pratiques numériques se multiplient. Dans nos démocraties, que d’aucuns jugent vieillissantes, internet révolutionne-t-il véritablement l’engagement politique et plus largement social ?

Internet est-il la clé d’un nouvel « empowerment militant » ?



En 2016, il n’y a guère que 1% des Français à posséder la carte d’un parti politique. Ce seul chiffre suffit à résumer le contexte de désenchantement vis-à-vis des formes traditionnelles d’engagement de la démocratie représentative. La mobilisation vers des espaces numériques moins rigides et plus ouverts sur la société participe-t-elle dès lors à « soigner » un tant soit peu ce déclin du militantisme ? À remotiver les anciens militants et à susciter de nouvelles vocations ? Comme le rappellent Dominique Cardon et Thierry Taboy en intro de ce dossier, la première campagne de Barack Obama en 2008 reste un moment clé, ayant donné le sentiment d’un renouveau, grâce à la communauté de militants très investis sur la toile autour de l’équipe du futur président. Qu’en reste-t-il huit ans plus tard ?

Qu’ils s’appellent Nation Builder ou DigitalBox, le principe de ce qu’on appelle les « CMS de l’empowerment militant », directement inspirés de la campagne référence de Barak Obama, est simple : fournir un kit complet des fonctionnalités indispensables à toute stratégie numérique. La création et l’édition du site web, des outils pour collecter les dons ou suivre les levées de fonds, et les moyens de construire une large communauté regroupant militants, sympathisants, donateurs ou simples curieux. Le cœur du produit est la base de données qui centralise les infos collectées en ligne, par les militants et bien d’autres (données publiques ou privées). Barak Obama avait ainsi accumulé un véritable trésor de guerre avec Catalist, « la base de donnée la plus impressionnante jamais réalisée (…) avec 220 millions d’Américains répertoriés et jusqu’à 600 informations par personne », souligne la fondation Terra Nova. L’objectif est de dessiner des portraits précis des communautés devant se retrouver autour des candidats. Qui sont-ils ? Comment leur parler ? Comment les mobiliser ? Voici les questions auxquelles NationBuilder et consorts apportent des réponses. « La vraie révolution est communautaire », explique le magazine en ligne Numerama. Obama avait en effet réuni via ce type d’outil une communauté de 1,2 million de « militants ».

Grâce à une communication mieux gérée, plus large, plus personnalisée et plus directe, grâce à un réseau social interne qui permet aux bénévoles de s’auto-organiser, le numérique facilite l’implication. Alléchante, cette dynamique dépasse largement le cadre strictement politique. Les associations et les ONG qui travaillent avec les sites de pétition (CARE, Osez le féminisme, Climat21) ont le même objectif : bénéficier des listes d’emails les plus vastes possibles et des informations allant avec, afin de cibler avec le maximum de pertinence les campagnes d’emailing et de bien visualiser ensuite les communautés de signataires.

Ces « CMS de l’empowerment militant » augmentent certes la pertinence et l’efficacité du marketing électoral et des campagnes de emailing politique ou social. Mais changent-ils la donne ? La vitalité militante de campagnes comme celles de Barack Obama en 2008 ou de Bernie Sanders en 2016, qui a failli battre sa rivale Hillary Clinton alors qu’il était totalement inconnu, ne tient-elle pas d’abord aux personnalités, et de Barack Obama, et de Bernie Sanders ? Sous un autre registre, lorsqu’une « startup en stratégie électorale » comme Liegey Muller Pons propose à ses prospects de cibler les électeurs indécis et influençables, c’est très bien pour les clients qui en profitent, sauf que c’est l’inverse même d’une révolution dans l’art de mener une campagne. Bref, pas vraiment de quoi revitaliser la démocratie représentative.

Dons et autres boycotts : l’effet de masse des « petites implications »



Ne faut-il pas chercher au-delà du militantisme classique ? Signature de pétitions, possibilité de faire des micro-dons, de participer à des campagnes de crowdfunding ou de boycott : internet permet de multiplier les opportunités d’engagement ou du moins d’implication au quotidien et en continu.

En finançant les Youtubeurs sur Tipee, avec parfois de tout petits montants qui peuvent être mensuels, les internautes ne font-ils pas vivre la pluralité de l’information sur Youtube ? « Les petits ruisseaux font les grandes rivières », lit-on en arrivant sur la page de MicroDon. Lancé en 2009 par Pierre-Emmanuel Grande, ce dispositif parie sur le concept de la « générosité embarquée » c’est-à-dire adossée à d’autres actions de la vie quotidienne. Le mécanisme est simple : à chaque passage en caisse, le client peut décider d’arrondir ses achats à l’euro supérieur et reverser ainsi la différence à une association partenaire. Aujourd’hui, cette entreprise solidaire propose également ce système d’arrondi sur salaire et l’envisage sur les relevés bancaires mensuels ou les transactions en ligne. En 2015, un million d’euros ont été collectés. Grâce à l’effet de masse, une pratique d’il y a longtemps comme le don, s’en trouve en quelque sorte rénovée…

Autre illustration : avec 130 millions d’utilisateurs dans le monde pour Change.org et 42 millions pour Avaaz.org, les pétitions forcent plus qu’auparavant l’accès au débat public, voire aux instances gouvernementales. Ainsi, après une pétition qui a recueilli 430 000 signatures, début 2016, François Hollande a finalement gracié Jacqueline Sauvage, condamnée à 10 ans de prison pour avoir tué son mari, qui la battait. La pétition en ligne n’explique pas tout, évidemment, les médias gardant un rôle clé. La force du nombre n’en reste pas moins l’atout premier de tout groupe de pression, comme l’a bien compris un site comme i-boycott.org, lancé en juin dernier. Son ambition : fédérer des personnes voulant s’impliquer pour boycotter et pousser au changement des entreprises jugées socialement ou écologiquement irresponsables.

Dons ou boycott, chacun contribue à son échelle, à la manière du colibri si cher à Pierre Rabhi, avec des clics dans le rôle des gouttes. « Facilité ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’engagement », argumente Benjamin des Gachons, directeur de Change.org. Les acteurs de ces plateformes d’implication via le numérique font le pari que le degré d’engagement augmente avec le temps. Simple don, simple signature, simple participation à un hashtag ? Sur Internet, disent-ils, il faut considérer les « parcours » dans le temps long plus que les « actes » en tant que tels. Pourquoi pas. Sauf que les données manquent, et que l’on peut s’interroger sur l’intensité réelle de ces clics, aussi utiles soient-ils.

La force sociale et politique de la toile : créer de nouveaux collectifs



Ce qui différencie internet, c’est bien de faire vivre quotidiennement l’implication des internautes à travers les réseaux sociaux, les forums, les espaces de commentaires, les blogs et tous ces espaces de partage d’infos, d’échanges et de débats. Internet travaille les opinions et produit des discussions variées, parfois très expertes, parfois trollées dans « un mélange de bruits et de mobilisations », pour reprendre la formule du sociologue Dominique Cardon. De quoi développer la participation citoyenne.

L’apparition du hashtag #JeSuisCharlie, a par exemple créé un espace de débat à même de (re)créer du politique. Ces « bruits », que sont les agrégats d’infos et d’opinion du type hashtags, peuvent aussi servir à rallier une communauté à des moments ponctuels. Exemple : « les pigeons » (#geonpi). Fin 2012, le gouvernement annonce le projet de loi de finance 2013 qui mécontente certains entrepreneurs. Tout est ensuite parti d’une discussion publique sur Facebook, entre plusieurs « business angels ». Sur Twitter, leur hashtag fait recette, et quelques jours plus tard, les premières manifestations sont organisées, amenant le gouvernement à annuler les mesures dénoncées. En l’espace de quelques jours, une communauté s’estimant peu voire pas représentée par les instances traditionnelles (Medef, CGPME) a pu se réunir et se mobiliser efficacement.

« Le renouvellement sur Internet c’est de créer des collectifs : on part des individus et on monte des collectifs sous des formats de plus en plus nouveaux », résume Dominique Cardon. Des collectifs qui peuvent aussi réunir des gens différents, n’appartenant pas a priori aux mêmes mouvements. Selon Valérie Peugeot, « c’est très nouveau ». La prospectiviste se souvient ainsi de la mobilisation, née sur les réseaux, autour de la loi Hadopi. Après une mobilisation en ligne mêlant travail de contrexpertise citoyenne et interpellation des élus, la contestation s’est matérialisée dans l’espace public lors de flash-mobs : mobilisations éclairs – notamment celle des « Artichauts » – réunissant des personnes de tous horizons.

Ces communautés, auto-organisées, mouvantes, aux actions ponctuelles, ne sont pas toujours éphémères. Des mouvements comme les Anonymous ou Wikileaks sont nés avec internet, de même que, dans un autre registre, le parti 5 Stelle s’est construit en Italie à partir du blog de Beppe Grillo. Selon le journaliste Xavier de la Porte, « le mouvement de l’open-data peut être vu comme une conséquence indirecte » de l’affaire Wikileaks, « qui a changé quelque chose à l’écosystème de l’information » en popularisant le rôle des lanceurs d’alerte et en déclenchant un débat de fond sur la législation à leur égard. Tout comme « l’idée que dans un monde de plus en plus administré par l’informatique, les contre-pouvoirs seront aussi informatiques », alimentée elle aussi par le retentissement de Wikileaks. La mesure exacte, de ce que ces évolutions doivent à la toile en tant que telle, n’en reste pas moins très incertaine. Ce d’autant que ces mouvements du monde numérique viennent le plus souvent se mêler aux contestations existantes, fonctionnant parfois telle leur caisse de résonnance virtuelle. Il en a été ainsi de la pétition contre la Loi travail, qui a fait convergé sur la toile le sentiment de précarité des jeunes générations, dépassant ainsi le million de signatures en un mois. Ou du collectif de Youtubeurs ayant lancé le #OnVautMieuxQueCa, qui a donné de la chair au discours jusque-là très technique des opposants à la loi.

Et si le numérique ne renouvelait pas le militantisme ?



Dans ce foisonnement d’initiatives, le prisme de la nouveauté peut être trompeur. « L’étude de formes de militantisme présentées comme “nouvelles” n’est pas sans contribuer à une confusion entre nouveauté thématique et nouveauté des militants », rappelle la politiste Johanna Siméant.

Si le numérique multiplie les opportunités d’engagement ou du moins d’implication, il ne semble pas pour l’heure avoir élargi le spectre des militants et des citoyens engagés. Dans les forums de discussions politiques, note Thierry Vedel, chercheur CNRS du CEVIPOF : « Une minorité de participants est à l’origine de l’essentiel des messages, et la majorité des internautes les lisent seulement ». C’est également la conclusion de Julien Boyadjian qui a travaillé sur les « twittos politiques ». Le profil qu’il dessine est « plus proche des militants hors ligne que des twittos non-militants ». Comprenez : ceux qui « tweetent » des messages politisés ne seraient pas représentatifs d’Internet, mais le fruit d’une très forte sélection sociale et culturelle.

Sébastien Rouquette, auteur d’une étude sur les commentaires dans les articles de presse, montre également que les motivations à ne pas participer sont plus fortes que celles qui les y encouragent : déception sur la qualité des échanges et des arguments, autocensure, peur du traçage ou d’être mal compris, etc. De fait, les espaces favorisant la libre parole, se voulant plus souples, horizontaux ou consensuels, révèlent paradoxalement la réalité des inégalités d’accès à la parole publique. Daniel Mouchard l’avait illustré dès 1990 en étudiant les assemblées générales d’AC ! Les écueils de la démocratie participative et du consensus sont connus, mais le numérique ne semble pas permettre encore de les dépasser. Il faut toutefois être ici nuancé, car si ces premières études montrent un renouvellement limité, certaines mobilisations numériques font l’objet de peu de recherches. C’est le cas, par exemple, des pétitions, qui étaient déjà peu étudiées par les chercheurs avant leur vie 2.0 et qui le restent malgré leur nouvelle jeunesse en mode digital.

Enfin, si nombre de chercheurs annoncent l’avènement d’un nouveau militant, rétif à l’embrigadement que représenteraient les formes d’engagement traditionnel, qui serait plus libre, mobile, multi-engagé et éclairé, ce phénomène pourrait être moins lié au numérique qu’à une tendance classique des mouvements contestataires. Selon Thierry Vedel, « internet accompagne et soutient plus qu’il ne génère le développement de nouvelles formes de militantisme apparue dès la fin des années 1970 ». Le mouvement des altermondialistes, déterritorialisé, souple et horizontal est souvent pris comme exemple. D’où une conclusion trop proche de la Lapalissade pour être à 100 % juste : le numérique multiplie les opportunités de s’impliquer politiquement et socialement, à des niveaux d’intensité variable, mais il ne suffit évidemment pas à « activer » l’engagement et l’action collective… qui restent dépendants des individus, de leur culture, leur éducation, leur histoire.


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