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Dossier 06/06/2016

Professionnel… ou amateur ?

Les créateurs amateurs sur Internet ne sont-ils que des entrepreneurs opportunistes ? Les success-stories qui font le bonheur des médias laisseraient penser que oui. Ce d’autant que la tentation de transformer sa passion en métier a permis l’éclosion d’une « économie du pro-am » avec des plateformes comme Maker Studios… Sauf que si les études et les témoignages de vidéastes ou photographes amateurs dévoilent une volonté permanente de parfaire son art, voire un désir d’audience, elles confirment surtout que l’enjeu premier reste de l’ordre de la reconnaissance bien plus que du salaire.

Il y a ces Youtubeurs comme Norman, qui dit gagner « dans les 100.000 € » par an. Il y a ceux passés au petit écran à la façon des humoristes du Palmashow sur D8. Ou ces Instagramers populaires démarchés par les agences de pub ou de com’, tels Aurély Cerise ou Qorz. Sauf que cet Olympe est trompeur. Ces succès ne concernent en effet qu’une minorité d’amateurs, et ne reflètent pas du tout les motivations essentielles de leur immense majorité. Les passionnés ne viennent pas sur les plateformes web comme Instagram, YouTube ou Soundcloud pour devenir riches ou célèbres. Comme le constatent les sociologues Jean-Samuel Beuscart (Orange Labs) et Maxime Crepel (Médialab Sciences Po), ils rejoignent ces plateformes comme d’autres vont dans des clubs d’amateurs près de chez eux : pour échanger entre pairs, partager des conseils techniques et avoir des retours constructifs. Bref, ils cherchent avant tout à améliorer leur pratique ou affiner leur style.

Une recherche plus qualitative que quantitative



Sur ces plateformes, la course à l’audience est certes une tentation. La conquête de toujours plus d’abonnés, de like ou d’amis, quelle que soit la motivation initiale de l’amateur, est grisante. Mais elle peut se révéler chronophage et finalement stérile. « Il y a une sorte de course, une fausse course, qui est un peu malsaine : « je veux avoir des vues, je veux avoir des commentaires ». C’est une phase par laquelle je suis passé, mais qui m’affecte beaucoup moins », témoigne Samuel, un photographe entendu par les deux chercheurs précités.

De fait, 50% des comptes hébergés par les plateformes sont des espaces fantômes, abandonnés ou inactifs, délaissés par ce que les deux chercheurs appellent des « amateurs désenchantés ». Les échanges entre les créateurs et leur public, souvent intéressés voire superficiels, déçoivent. Il s’avère dès lors difficile pour les amateurs de construire autour de leur pratique ou de celle de pairs une vraie communauté. Car selon l’historien de l’image André Gunthert, « les motivations à utiliser une caméra ou n’importe quel objet technique sont avant tout sociales. En leur absence, l’usage de l’outil tombe ». Pour preuve : lorsque, à l’inverse, les amateurs parviennent à intégrer ou former des petits groupes de passionnés à la sociabilité forte, leur activité créative se maintient, et le plus souvent s’intensifie.

Les indicateurs d’audiences, inévitable tentation ?



Ces envies d’échange et de partage sont loin de créer un milieu compétitif entre des créateurs concurrents, qui seraient devenus des stratèges de l’audience. Ce qui nous rend enclins à les imaginer comme tels, ce sont les compteurs et autres indicateurs. S’il serait absurde de penser que les amateurs n’y font pas attention, il n’est pas plus juste d’affirmer qu’ils seraient des marketeurs avant d’être des artistes.

Connaître son audience est attrayant quel que soit l’objectif qui a motivé l’inscription. Grâce à la multiplicité des indicateurs de leur interface personnelle, les auteurs peuvent avoir une idée précise du profil socio-professionnel de leurs visiteurs, de la durée de leur visite, etc. Ce qu’ils en font ensuite varie. Certains, plutôt stratèges, cherchent les procédés pour construire et entretenir leur notoriété, devenue un enjeu important dans la hiérarchie des plateformes. Mais pour maintenir une intégrité artistique ou préserver la liberté de création, les vidéastes amateurs interrogés par Jean-Samuel Beuscart et Kevin Mellet, disent qu’il vaut mieux se détacher des compteurs. A contrario, un vidéaste à succès comme Norman s’appuie sur un humour « qui va correspondre à tout le monde, qui ne va blesser personne, qui ne va choquer personne ».

Une certaine « professionnalisation » par les plateformes



Pour les plateformes plus encore que pour les amateurs qui montent en expertise grâce au web 2.0, l’audience est capitale. Ces plateformes cherchent dès lors un contenu pertinent, ciblé, à même d’attirer le public le plus nombreux voire le plus « consommateur », et donc de plaire aux annonceurs. D’où classements, groupes, chaînes, etc. Chaque jour « l’Explore » de Flickr recense les 500 meilleurs clichés ; Soundcloud propose des « charts tendance » actualisés quotidiennement. Les plateformes vidéo vont plus loin en proposant des offres, tel YouTube avec son « Partner Program », qui incitent les vidéastes à penser leurs créations comme les séries ou les programmes de « vraies » chaînes télé. C’est en ce sens qu’elles encouragent ce que l’on pourrait traduire comme une professionnalisation des productions amateurs.

Mais cette dynamique rompt avec l’idéal d’auto-organisation à l’origine de la plupart de ces plateformes, ce qui n’est pas toujours apprécié par ses membres. Etsy, plateforme e-commerce de créations artisanales, a ainsi annoncé en 2013 qu’elle allait autoriser les créateurs professionnels ayant des salariés à s’inscrire (ce qui était jusque-là interdit par la charte du site) ; beaucoup n’ont pas apprécié cette évolution. Quid de l’image d’orfèvre de l’artisan ? Des risques d’exploitation ou de détournements de l’activité initiale ? Cette communauté de pro-am, partageant la volonté de maintenir une activité artisanale, s’oppose toutefois à d’autres créateurs de la plateforme, en quête de professionnalisation, qui au contraire se réjouissent de ce changement.

Devenir un « artiste du web » plus qu’un professionnel hors du net



Après tout, n’est-ce pas le chemin de tout professionnel que de commencer en tant qu’amateur affinant sans cesse son art avant de penser à l’utiliser pour en faire son métier ? Pour la minorité de créateurs qui travaillent à se construire une carrière professionnelle, les plateformes sont avant tout vues comme de précieuses vitrines. Elles permettent d’exposer leurs compétences, exactement comme les programmeurs peuvent se signaler en contribuant gratuitement à la construction des logiciels libres. Le compte est alors conçu comme une carte de visite, un CV, témoin de l’intérêt manifesté par d’autres (comprenez de l’audience).

Reste que le parcours a changé. Il y a dix ans, les amateurs ne disposaient pas d’Etsy, de Kickstarter ou de Soundcloud pour partager leurs créations, voire vendre leurs produits ou lever des fonds pour se lancer à plein temps. Pour d’autres créateurs amateurs au contraire, l’objectif, semble moins une « sortie du web » pour entamer une carrière traditionnelle que le rêve de devenir un artiste « dans le web », capable de monétiser son audience…

Une nouvelle économie de l’amateur ?



Dons d’internautes, diffusion de publicités et production de vidéos commerciales virales pour des marques ou encore revente des droits d’auteur à des médias traditionnels : mis bout-à-bout, ces revenus peuvent générer un petit salaire, pas toujours régulier et variable selon le type de production. Les créations expérimentales offrent par exemple moins d’opportunités que des vidéos de mode. Au centre de l’activité, le compte ou la chaîne deviennent presque une entreprise.

Les petits réseaux de podcasteurs « pro » ont même monté de nouvelles formes d’organisations créatives. En 2009, quelques Youtubeurs ont créé Maker Studios, un collectif indépendant qui fonctionne selon un système économique simple : en échange d’un pourcentage sur les revenus publicitaires, Maker Studios offre aux créateurs partenaires une aide technique et un accompagnement à la production (monétisation, gestion des droits, recherche de partenaires, développement de l’audience). Avec plus de 60.000 chaînes YouTube, 9 milliards de vidéos vues chaque mois, des milliers de candidats chaque jour, l’initiative est un succès d’audience.

En 2014, Disney s’est offert le collectif pour 950 millions de dollars. La même année en France, Canal+ rachetait Studio Bagel, une chaîne d’humour animée collectivement par une dizaine de vidéastes, devenue ultra-populaire sur YouTube. La minorité d’amateurs qui a professionnalisé sa pratique en ligne est donc devenue un vivier pour les industries culturelles traditionnelles, mais l’ouverture se limite encore à certains domaines (vidéo, photo), sujets (humour, mode) ou formats (courts). NRJ, France Télévision, M6, Webedia et bien d’autres investissent sur les collectifs d’amateurs, susceptibles de leur apporter les faveurs d’un public jeune qui déserte la télé, et les revenus publicitaires allant avec.

Ces amateurs deviennent-ils dès lors des « professionnels » ? Ou ne sont-ils pas plutôt un nouveau type de « semi-professionnels », hors frontières traditionnelles, se revendiquant totalement de la pratique amateur même s’ils y passent dorénavant la quasi-totalité de leur temps, à l’instar du mashupper Julien Lahmi qui reconnaît naviguer entre les deux ?


Les commentaires

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Nicolas Robineau
Nicolas Robineau 06/05/2018 15:31:58

Article très complet, merci Julia pour cette proposition !

Il faut vraiment voir si la qualité va sortir vainqueur de ce combat car la quantité est énorme, et finalement, on a l'impression que ça nuit vraiment à la création pure...

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