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Dossier 06/06/2016

Les musées à l’ère du "tous créateurs"

Nos musées bougent. Depuis quelques années, de prestigieuses institutions culturelles s’intéressent aux pratiques numériques amateurs et s’ouvrent au partage avec ceux qui n’étaient hier que de simples spectateurs. Bornes interactives, réalité augmentée ou encore crowdsourcing, certains musées s’essayent à la participation et à la co-création avec le public. Plus ou moins volontaristes, plus ou moins réussies, ces initiatives sont loin d’être naturelles pour ces gardiens de la culture : ils doivent abandonner un peu de leur autorité. Jusqu’à quel point ? Et dans quel but ?

Retour en 2007. Avec l’exposition « Tous photographes ! », initiée par le Musée de l’Elysée à Lausanne, on aurait pu croire que la mutation de la photographie amateur était actée et bien accueillie. Interactive et évolutive, la collection exposait, en plus des œuvres d’artistes reconnus, près de 40 000 images librement envoyées par des participants du monde entier. Diffusées en flux continu sur un écran, certaines de ces photos étaient même choisies, chaque semaine et de façon aléatoire, pour être imprimées et exposées. L’initiative a semble-t-il séduit le public. Pourtant en phase avec l’époque, elle n’a pas été renouvelée depuis.

Force est de constater, en effet, que les nouvelles pratiques amateurs suscitent des crispations. « Photographies interdites » : voilà l’indication qui accueille les visiteurs de certains musées (généralement de peinture), dont ceux du musée d’Orsay. Depuis 2010, ordre leur est donné de garder leur téléphone bien au fond de leur poche. Très critiquée, cette politique n’a changé qu’en 2015, après que la ministre de la Culture d’alors, Fleur Pellerin, ait posté la photo d’une peinture de Pierre Bonnard sur Instagram. Et la charte de bonnes pratiques éditée par le ministère en 2014 n’a pas davantage rassuré les institutions. La photo, une nuisance ? Pour l’historien de l’art, André Gunthert, c’est un contresens. Elle permet au contraire au visiteur de s’approprier les œuvres.

« L’acte photographique est un acte muséologique et muséographique par excellence, qui commue le visiteur en acteur du musée », écrit la muséologue Elsa Olu. « Il devient possiblement collectionneur (qui tisse un lien affectif à l’œuvre), conservateur (il archive sur sa carte flash), propriétaire (il fait « son » musée) ». Interdire la photo, c’est interdire aux œuvres d’exister en dehors du musée et de son site Internet, « c’est interdire la peinture », poursuit Gunthert. Soit l’exact opposé de la mission muséale. Dans ces espaces où la composition sociale les visiteurs est déjà limitée (des CSP+, plutôt âgés), les musées n’ont-ils pas intérêt à changer ? Au musée d’histoire naturelle de Toulouse, le développement d’un espace numérique vise ainsi à « nouer des relations avec des usagers qui ne seront jamais des visiteurs de l’établissement », explique le webmaster Samuel Bausson. Comment aller plus loin dans la participation du public ? Comment intégrer cette révolution des « pro-am » et du « tous créateurs » ?

Quand les musées adoptent les créations amateurs



Né sur Internet parmi les hardcore gamers, le machinima, film conçu à partir de jeux vidéo, est peut-être en passe d’être reconnu. La preuve : plusieurs festivals s’en emparent. Comme un écho au festival français Atopic, une grande exposition de machinimas est actuellement montrée à Milan dans le cadre de la Triennale du Design. Les institutions culturelles s’ouvrent enfin à des formats venus des amateurs de la contre-culture web.

Autre témoin de cette percée des pratiques amateurs : le mashup, cet art du recyclage de films. Dans le cadre du festival Exit en avril 2016, la Maison des Arts de Créteil a ainsi mis à disposition du public une « table Mashup », invitant les visiteurs à l’utiliser pour créer eux-mêmes leur propre vidéo à partir d’autres films. Un apprentissage prolongé par une rencontre avec Julien Lahmi, réalisateur mashupeur reconnu, initiateur et directeur d’un futur festival en lieu et place de celui qu’avait créé le Forum des Images à Paris sur le thème. Lui-même constate une évolution des autorités culturelles : « Si les festivals de cinéma les plus réputés sont encore frileux vis-à-vis des films mashup venus d'Internet, c’est en train de changer. A l’image du festival de cinéma indépendant américain, le Tribeca Film Festival (fondé par Robert de Niro) qui a a récemment sélectionné un mashup. Il y a un an ou deux, j’aurais répondu le contraire. »

Mais ces deux pratiques auraient-elles été intégrées à l’offre des institutions si elles n’avaient pas été investies par des artistes « officiels » ou du moins légitimes à se dire « artistes » ? Selon la commissaire d’expo et créatrice de machinimas Isabelle Arvers, ce sont bien des artistes qui ont fait entrer ces formats inédits dans l’art contemporain. Intégrer une pratique populaire comme le selfie est moins évident. Ces autoportraits numériques peuvent intégrer les collections… lorsqu’ils sont réalisés ou choisis par les artistes comme ce fut le cas en 2013, à Londres, pour une exposition intitulée National Selfie Gallery. En revanche, le public peut être invité à contribuer sur les réseaux sociaux, notamment lors de la journée internationale du #MuseumSelfieDay.

Si les musées, les artistes ou même des entreprises canonisent certaines web-pratiques créatives, ils vont parfois un peu plus loin en faisant du spectateur – plus exactement ses données – la matière de l’œuvre. Un art de la data pouvant prendre place des lieux d’art et de culture comme le Grand Palais ou Le Musée des Arts et Métiers ? C’est ce que concrétisent les cartographies sensibles Urban Mobs ou SonaR , mais aussi les Empreintes de mouvement , développées entre autres par l’ingénieur (et artiste sous une autre identité) Catherine Ramus ainsi que des équipes d’Orange. A partir de données de géolocalisation collectées dans la durée auprès de volontaires, le collectif a produit des empreintes des déplacements, sculptées en relief dans une plaque mousseuse dont chaque motif est unique. Le public, pour le coup, est réellement le sujet de ces œuvres de data. Mais en est-il vraiment un auteur ? Ou du moins un auteur conscient et vraiment actif ?

Quand les publics deviennent eux aussi des experts de la culture



Le public change. Dans la blogosphère muséale, l’expression libre des passionnés attire des audiences supérieures à celles des institutions. Mobiliser ces amoureux de l’art, ces « nouveaux experts amateurs » pourrait concourir à renouveler la relation aux institutions ; le succès de Muséomix le démontre. L’initiative, lancée en 2011 par les #Muséogeeks (un groupe informel de professionnels, d’artistes, d’étudiants) réunit pendant plusieurs jours dans les musées partenaires des amateurs volontaires, choisis pour la diversité de leurs compétences. Objectif : créer chaque année des dispositifs qui réinventent la médiation. Au Brooklyn Museum de New York, les internautes ont même été invités à évaluer une partie de la collection. A la fin, les œuvres ayant généré le plus d’approbations ou bien le plus de discussions ont été réunies et exposées.

La dynamique n’est pourtant pas évidente pour les musées. L’exemple du Brooklyn Museum démontre que l’œil du grand public concurrence directement l’expertise jusque-là réservée aux professionnels. Quand tout le monde peut participer, que reste-t-il de la légitimité et de l’autorité culturelle des institutions ? Conçus comme les gardiens de la culture, les musées avaient l’habitude de déterminer eux-mêmes « ce qui est exposé et comment cela doit être interprété », rappellent les chercheuses Jessica Verboom et Payal Arara. Mais sur Internet, où le capital amateur vaut celui des spécialistes, les musées sont contraints d’aborder une posture moins surplombante s’ils veulent séduire des internautes. Selon Ed Rolley, du musée des Sciences de Boston : « La culture de la participation ne fait pas disparaître le besoin d’autorité mais en privilégie une autre », moins inattaquable, plus personnelle. Les institutions ne sont pas dépossédées de leur autorité, mais doivent se montrer plus souples et prendre davantage en compte le goût et les savoirs des « nouveaux experts » du net.

Quand le public collabore vraiment avec le musée… mais à quel point ?



Plusieurs rôles s’offrent aux internautes sollicités par les musées. Le premier, selon la réflexion de Rémi Mencarelli et Mathilde Puhl, est d’être un nouveau « responsable de communication ». Illustration en 2009, quand le Metropolitan Museum of Art (MET) lance sa campagne « It’s time we MET », invitant les visiteurs à partager leurs photos de familles prises dans l’établissement. Une façon de communiquer moins unilatérale qu’à l’ordinaire mais qui reste périphérique et contrôlée : par peur que la qualité des contributions ne soit pas suffisante, les sites les filtrent, les sélectionnent.

Un pas supplémentaire est franchi lorsque l’internaute endosse le rôle du « conservateur » grâce aux outils de folksonomie (classification collaborative). Les amateurs peuvent ainsi substituer, aux terminologies d’experts, leur propre système de classification avec leurs mots-clés à eux. 88% de ces tags sont jugés utile à la recherche, même pour le personnel du musée, souligne une étude menée par Jennifer Trant, spécialiste de ces questions. Ce tagging social, qui rend les collections en ligne plus accessible, ne s’applique toutefois pas encore au sein du musée.

Le stade ultime de la participation autorise en revanche les visiteurs à devenir des créateurs. Le Tech Museum de San José s’est illustré en la matière. En reproduisant son bâtiment à l’identique dans l’univers de Second Life, il proposait aux joueurs d’y exposer leurs œuvres. De même, le musée Malraux du Havre a exposé sur ces murs des photos créées et sélectionnées par les internautes dans le cadre de l’exposition « Voyages pittoresques ».

Quand les musées, eux aussi, expérimentent



Il ne suffit pas d’accueillir la parole des amateurs experts sur des dispositifs tous beaux tous neufs pour réinventer la relation entre une institution et son public. Illustration avec le premier musée de France, qui a ouvert en 2010 la « Louvre communauté ». Un an plus tard, la plateforme prenait fin. Echec faute de participants ? Renoncement du musée déçu du résultat ? La communication de l’illustre institution n’en dira rien. Mais on devine facilement que le partage d’expertise n’a pas pris.

Il est aujourd’hui évident que les musées prennent acte des évolutions du public. Inévitablement amenés à s’étendre en ligne, ils développent compétences et dispositifs numériques pour atteindre divers objectifs : accroître leur notoriété́, développer la proximité́ et l’interactivité́ avec le visiteur, voire bénéficier de son potentiel créatif ou encore générer du trafic à la fois sur le site Internet et au sein du musée. Quitte à désacraliser l’image d’Epinal de gardien de la culture et à diluer leur autorité dans le grand bain de la participation. Est-ce le début d’une redéfinition des missions de nos institutions culturelles ? Plutôt la poursuite d’une évolution dont les nouvelles technologies de médiation sont l’une des clés majeures. Car le changement a été engagé depuis longtemps : depuis que l’on demande aux musées de se montrer plus pédagogues, d’être davantage dans l’éducation que dans la prescription. Autrement dit : plus interactifs, plus empathiques…

Encore incertaines, hésitantes, parfois très réussies ou complètement ratées, ces tentatives de collaboration et de co-création ont le mérite de favoriser de nouvelles formes d’expériences qui peuvent se révéler aussi enrichissantes pour les institutions que pour les visiteurs.


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