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Dossier 06/06/2016

Le copier-détourner : culture subversive ou décadente ?

Existe-t-il une culture de la foule, ou du moins des anonymes, produite hors de toute structure culturelle reconnue ? Quand l’industrie et les médias définissent la Culture avec un grand C, ils désignent en négatif ce qui serait une culture en minuscule, sans prétention artistique ou intellectuelle, essentiellement constituée de « pratiques amateurs ». Communément considérée comme une activité de loisirs ou un outil d’intégration sociale, elle a néanmoins trouvé sur Internet une caisse de résonance sans précédent. Cette sous-culture est-elle sans valeur ou devient-elle à l’inverse une contre-culture ? Une avant-garde de la culture de demain ?

Une démocratisation de la culture



Dans le monde numérique, la culture amateur est avant tout le fait de passionnés qui rendent hommage à des œuvres et à des artistes en partageant, en remixant ou en détournant les clips et musiques, les images, films ou jeux vidéo produits par des professionnels. La possibilité d’appropriation d’une œuvre est aujourd’hui devenue une condition essentielle à son succès, analyse le chercheur André Gunthert, car elle détermine son potentiel de partage et de conversations sur les réseaux sociaux. De prime abord, cette culture-là semble enfermée dans les codes et imaginaires pré-pensés par l’industrie culturelle, cependant les professionnels sont loin de maîtriser le flot de ces créatifs…

Par exemple, la pratique du remake s’inscrit dans une conversation entre internautes, renvoyant la version originale à l’arrière-plan. En effet, ils se mettent à créer des parodies de parodies, à l’image de cette succulente réponse hommage d’une compagnie de l’Armée Américaine en Afghanistan aux Pom-Pom girls du Club des Dauphins de Miami autour du clip « Call Me Maybe » de Carly Rae.

Autre exemple d’appropriation, le phénomène des « mèmes » dépasse, lui aussi, largement le simple plagiat. Selon André Gunthert, titulaire de la chaire d'histoire visuelle de l'Ecole des études en sciences sociales, il s’inscrit dans un discours critique voire satirique et s’émancipe fortement du modèle original. A titre d’illustration, Gunthert décrypte la déclinaison hors contexte de la photo d’un CRS repoussant violemment du pied une femme du côté de la Place de la République lors des manifestations Nuit Debout à Paris. Pour cet historien de l’image, référence mondiale sur ces sujets, les outils interactifs ont créé des mécanismes culturels inédits, ouvrant à la majorité d’entre nous la possibilité de produire ou reproduire une information tout en y ajoutant son grain de sel. Le résultat est la constitution d’un espace documentaire d’une richesse sans précédent et ouvertement démocratique.

Le règne de la « soupe-culture » ?



Cette « culture de tous » fait face, néanmoins, à de vives critiques. Comme en écho aux flèches d’un Alain Finkielkraut depuis plus de vingt-cinq ans en France, Andrew Keen dénonce dans « Le Culte de l’Amateur » cette surabondance de productions culturelles sans légitimité ; il craint que le relativisme culturel dont elle est le symbole n’aboutisse in fine à la mort de l’Art, les œuvres disparaissant peu à peu au profit d’une juxtaposition d’expressions se voulant artistiques – mais ne l’étant guère. Ce serait la fin des artistes, des auteurs mais également des experts, tous les citoyens et consommateurs étant pareillement légitimes à s’exprimer sans y avoir été « autorisés ». Cela menacerait dès lors les fondements de la démocratie représentative.

Selon le célèbre romancier et essayiste italien Alessandro Baricco, refuser de rendre la culture plus accessible au prétexte de redouter un effondrement culturel est historiquement l’argument d’une "élite" cherchant à conserver sa place au sommet de la hiérarchie. Au 19e siècle, le roman ou la symphonie ont été rejetés avec force par les intellectuels et artistes d’alors, car, selon eux, leur forme fictionnelle et lyrique allait ouvrir la culture à des non-initiés et participer ainsi à un nivellement par le bas de la production artistique. Aujourd’hui, les romans d’Alexandre Dumas sont devenus des classiques de la littérature et la symphonie de Beethoven est jouée dans les opéras les plus prestigieux. Dans l’histoire de l’art, conclut Alessandro Baricco, la démocratisation de la culture n’a jamais empêché la naissance d’aucun Verdi.

Le terreau d’une contre-culture ?...



De fait, la création amateur semble s’inscrire dans une volonté d’émancipation et répondre à une « urgence de s’emparer de l’environnement numérique de sons et d’images plutôt que de le subir », analyse Ariel Kyrou . Serions-nous dès lors en présence d’une culture potentiellement contestataire ? Lors de la mobilisation contre le CPE en 2006, de nombreux amateurs ont publié des photos sur la plateforme Flickr afin de produire une vision alternative des événements et contrer une couverture médiatique qui leur semblait caricaturale. Comme l'ont analysé des observateurs et analystes tel André Gunthert, Flickr, au départ simple site de photographie amateur, s’était transformé à l'époque en support d’information citoyen et source importante pour les médias étrangers. Aujourd’hui, les manifestants contre la Loi Travail utilisent de nouveaux outils comme la vidéo en direct de Periscope , avec la même idée : témoigner directement sur Internet et proposer une alternative au prisme de la plupart des grands médias.

Les artistes jouent aussi un rôle crucial dans cette émancipation médiatique. Le vidéaste Julien Lahmi a ainsi trouvé dans la pratique du mash-up , définie comme « l’utilisation d’images déjà existantes pour faire une œuvre nouvelle », un terrain d’expression contestataire : « Le mashup prend des objets très médiatiques qui hantent notre imaginaire collectif, les descend de leur piédestal et leur fait dire des choses nouvelles et plus subversives ».

… Ou l’assèchement progressif de la création ?



Cependant, malgré ce potentiel subversif, Simon Reynolds s’inquiète du manque de créativité dans la musique depuis 20 ans, pointant du doigt un assèchement culturel progressif. La culture, déplore-t-il, semble tourner en rond, comme une « re-création » permanente, une réutilisation sans fin des mêmes ingrédients. Il y voit la conséquence de cette accessibilité simultanée à l’ensemble de la création artistique mondiale, passée et présente. Sommes-nous à ce point submergés par elle, que nous n’arrivons plus à créer de nouveaux courants musicaux ? Sommes-nous trop occupés à jouer avec elle, en la recyclant en permanence (sample, remix, mashup), pour créer véritablement autre chose ? Vivons-nous dans une économie circulaire appliquée à la culture, « une symphonie en re- » inhibant toute création originale ?

Le journaliste Bill Wasik propose une hypothèse encore plus critique. Selon lui, Internet a favorisé l’émergence de « cultures de niche et d’une clique de mini-stars accrocs à leur audience ». Avec le développement d’outils de mesure puissants, certains créateurs amateurs deviennent des professionnels du buzz et maîtrisent parfaitement la culture médiatique, le « media mind ». Il se demande si, en fin de compte, la finalité de ces « amateurs », devenus des micro-médias, n’est plus la création, mais la seule notoriété. La capacité virale d’Internet encouragerait, ajoute-t-il, des comportements de mouton chez les internautes, qui, influencés par le comportement des autres plutôt que par des choix personnels, provoqueraient des bulles d’attention totalement dénuées de sens…

Nous manquons, certes, encore de recul pour pouvoir prendre la mesure de ces critiques ; les courants artistiques émergents et la plupart des grands artistes ont été reconnus par les générations d’après, à l’aune de l’influence qu’ils ont eu sur elles. Cette culture du recyclage produira peut-être des créateurs de génie.

A moins que nous nous trompions de registre, et qu’il faille interpréter cette culture amateur sur un registre social plus qu’esthétique ? Historien de l’image qui étudie depuis des années la photo à l’ère numérique, André Gunthert suggère une hypothèse : et si cette démocratisation de l’expression culturelle portait les "germes d’une revanche des foules", donc pourquoi pas d’un changement de société ?


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Les sources de cet article

Le culte de l'amateur : Comment Internet tue notre culture
par Andrew Keen

Critique de l’émergence d’une sous-culture et d’une contestation de la démocratie représentative.

Livre Scali (10 avril 2008)

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