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Dossier 06/06/2016

Des créateurs numériques plus collectifs

Avec l’avènement du web 2.0 ou web social, les traditionnels « clubs d’amateurs » ont mutés : les « pro-am » – soit les « professionnels-amateurs » selon l'expression de Leadbeater et Miller – de l'ère numérique évoluent dans des communautés informelles en ligne au sein desquelles ils partagent les mêmes passions.

Des outils numériques au service des amateurs



De nouveaux types de pratiques collectives sont permis et organisés par les différentes plateformes d’auto-publication en ligne : l’outil numérique est au service de ces créateurs amateurs. A l’instar du service de photos Flickr à son lancement en 2004, la plupart des startups du web 2.0 ont dès le début construit des plates-formes gratuites et axées sur le collectif, en favorisant le partage des documents uploadés mais aussi leur indexation, via des systèmes de tags. En bref, elles sont pensées pour créer des liens et favoriser l'intrication entre création amateur et sociabilité. Elles sont organisées autour de pages de profils, facilitent la mise en réseau et permettent aux utilisateurs de chiffrer leur audience grâce à des compteurs de vues et d'amis. « Métriques et méta-données constituent un aspect important de l’expérience vécue de l’utilisateur, en l’incitant à évaluer ses performances et mettre en place des stratégies d’amélioration de sa visibilité en ligne », précise le chercheur Jean-Samuel Beuscart.

« L’objectif n’est pas d’emmagasiner les contenus, mais d’en faire des nœuds de conversation et de circulation », résume André Gunthert. Ces « nœuds de conversation » s'organisent dans des collectifs aux dimensions et objectifs variables. Ainsi, dans le cas des adeptes de « machinimas » (soit des films montés à partir de moteurs de jeux vidéo), il s'agit à la fois « d’apprendre les codes culturels des différents genres » avec d’autres amateurs et « de se former à la grammaire cinématographique qu’il est nécessaire de maîtriser pour fabriquer un “bon produit” », expliquent les chercheurs Nicolas Auray et Fanny Georges.

Une communauté d’apprentissage en ligne



Ces collectifs permettent aux amateurs de recueillir des avis, des conseils, de débattre entre eux mais aussi d’être lus, vus et appréciés et ainsi de trouver un public. « Il s’agit là d’une communauté d’apprentissage mais aussi […] de jugement et d’audience », commente le sociologue Patrice Flichy, dans Le sacre de l’amateur.

Et ces jugements mêlent d’ailleurs des encouragements à des critiques parfois sévères. Le chercheur Sébastien François, qui a analysé une centaine de fanfictions consacrées à Harry Potter, note que « les propos échangés sur des forums de discussion témoignent de la stigmatisation de […] certaines pratiques d'écriture (les récits qui témoignent d'une lecture jugée “naïve”) : les débats portent notamment sur le respect de certaines règles de cohérence avec le “canon” (le corpus des œuvres reconnues comme originales). »

Car les membres de ces communautés développent une expertise exigeante mais aussi codée. En témoignent les groupes à contraintes thématiques sur Flickr, comme le groupe « Cats sniffing Flowers » (« Chats respirant une fleur », 1696 membres).

Les « amateurs enrichis », « poumon du web 2.0 »



« C’est justement lorsque la mise en commun des photos sur le site, du fait de règles de composition particulières à respecter, déclenche ensuite une pratique photographique dans la vie réelle, que les échanges conversationnels prennent le plus facilement leur essor », peut-on lire dans l’article « Pourquoi partager mes photos de vacances avec des inconnus ? » (cf. sources). Ces échanges, techniques mais aussi de sociabilité, permettent aux amateurs d’en ressortir « enrichis », pour reprendre la qualification du chercheur Jean-Samuel Beuscart. Ces « amateurs enrichis » constituent bel et bien le « poumon du web 2.0 » ; et ce pour une raison simple et très opérationnelle : « après un moment éventuel de recherche de notoriété (la course aux compteurs) », ils « centrent leur usage sur la recherche de reconnaissance à travers des interactions consistantes avec d’autres amateurs qui leur ressemblent, en termes de compétence, de goûts, de pratiques, etc. ». Et c’est ainsi que se développent une myriade de communautés de partage sur la toile.

Pour montrer l’étendue de ces pratiques, prenons l’exemple des communautés en ligne d’adeptes de tricotage, étudiés par la chercheuse Vinciane Zabban. L’un des principaux usages du réseau social Revalry (quatre millions de comptes) est la consultation des pages « projets » montrant les réalisations des utilisatrices commentées par les autres tricoteuses. « La socialisation de la pratique passe par un partage de l’expérience, du faire, mais aussi par un partage des savoir-faire », explique la chercheuse. A tel point que, pour reprendre l'expression d'une tricoteuse interviewée, la « mise en scène » numérique du projet est une sorte d’aboutissement de l’objet.

« La production de soi comme technique relationnelle »



Comment expliquer l’engagement – jusque parfois des pratiques « addictives » selon Vinciane Zabban – des amateurs dans ces communautés informelles ? Pour cela, il faut utiliser les différentes théories de l’identité, plus justes que jamais, et les adapter à l'ère numérique. La sociologue Laurence Allard parle d’« expressivisme » et d’« individus bricoleurs », multi-facettes, qui fabriquent et énoncent leur identité en ligne. « Internet peut être considéré comme un laboratoire d’expérimentations de formes de subjectivation », écrit-elle. Plus qu'une simple mise en visibilité de soi, Dominique Cardon ajoute que « la production de soi [relève d’une] technique relationnelle », soit « une production continue et interactive de l'identité sociale ». Enfin, d'aucuns se réfèrent également à la « théorie de la reconnaissance » formulée par le philosophe Axel Honneth, qui passe par des demandes de reconnaissance qu'il s'agit d'inscrire dans des dynamiques intersubjectives. Ce qui explique sans doute que l'idéal type de l'« amateur enrichi » finisse par privilégier la reconnaissance des pairs, c’est-à-dire de « vrais » amateurs comme lui, à l'audience et ses caractères plus massifs et impersonnels.

En 1974 déjà, le penseur Michel de Certeau, qui a théorisé l'idée de réception active des publics, recommandait de passer « d’une problématique tournée vers les représentations, vers les produits culturels et vers le caractère exceptionnel de l’expression “cultivée” [...] à une perspective centrée sur les pratiques, sur les relations humaines et sur la transformation des structures de la vie sociale ». Le présent semble lui donner mille fois raison.


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