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Dossier 06/06/2016

Des fanfictions aux machinimas, panorama de la création amateur sur le web

Mèmes, fanfictions, mashups ou encore podcasts de Youtubeurs, les créations des internautes explorent tous les médias et les formats au point qu’il est difficile d’en faire le tour de manière précise. Vu de loin on pourrait croire en un gigantesque creuset créatif et chaotique. Pourtant il n’en est rien. Loin de l’image anarchique qui colle à la peau de la culture web, cette dernière s’auto-organise constamment en genres et sous-genres. En voici un petit panorama.

La création par les fans



La production culturelle des communautés de fans de Harry Potter, Star Wars, Twilight, Naruto, Super Mario, Hunger Games et autres séries TV ou blockbusters hollywoodiens est l’une des plus prolifiques du web. Il suffit pour s’en rendre compte de jeter un œil sur le nombre de récits ou de dessins publiés sur les applications et les sites dédiés à cette pratique. Wattpad, site et application d'écriture et de lecture de fanfiction, compte ainsi 40 millions d’auteurs et près de 100.000 millions d’histoires. De son côté, le site DeviantArt compte près de 2 millions de fanarts, soit des œuvres picturales réalisées par des fans. Ces deux formats, particulièrement prisés par le public adolescent et féminin, prolongent, modifient et détournent des œuvres appartenant à la culture populaire. Enfin, il y a les fanfilms, la cartographie des œuvres sur des wikis et puis le fansubbing, consistant à sous-titrer les séries télévisées, films ou animations japonaises qui sont partagés illégalement sur le net.

L’ensemble de ces activités relève de ce que le sociologue Henry Jenkins de l’Université de South California appelle la culture de la participation. La clé collective de cette transformation de simples consommateurs en acteurs de leur passion est ce qu’on appelle un fandom : communauté qui se retrouve autour d’une œuvre ou plus exactement autour de son canon, c’est-à-dire de ses personnages et de son univers. Grâce à ce cadre bien établi du fandom, les fans vont pouvoir explorer ce monde tant aimé, le développer selon leurs désirs par le texte, l’image ou la vidéo, ou pourquoi pas le distordre à volonté, selon une grande variété de sous-genres.

Dans son mémoire consacré aux fanfictions, Elodie Oger dresse une liste non exhaustive de ces sous-genres. Les plus connus en sont le Hurt/comfort, dans lequel un personnage va être blessé puis réconforté par un autre ; la darkfic, où un personnage gentil devient le grand méchant de l’histoire ; la deathfic, qui raconte la mort d’un personnage principal ; ou bien encore le slash ou yaoi où deux personnages vivent une relation homosexuelle non prévue par l’auteur. Plus la communauté du fandom est ancienne, plus les sous-genres sont codifiés, voire réglementés. Si ces normes d’écriture se sont consolidées avec le temps, de nouveaux sous-genres apparaissent néanmoins sans cesse dans l’univers des fanfictions mais aussi du fanart et des fanfilms.

De manière générale, ce foisonnement de genres organisés est très représentatif des autres productions web comme les machinimas, les mashups ou les vidéos YouTube. Pour Sebastien François, chargé de recherche postdoctorale pour le Laboratoire d’excellence ICCA, les fanfictions n’échappent pas aux règles du processus créatif, qui est implicitement collectif comme l’a démontré Howard Becker. Les auteurs présents sur Fanfiction.net par exemple sont en rapport étroit avec leur lectorat qui fait aussi office d’audience, de critique et même d’éditeur ou de correcteur. Ce travail collectif a pour effet de stabiliser un certain nombre de normes et de codes. S’ajoute à cela une utilisation systematique des tags et mots clés permettant de catégoriser directement une œuvre dans un sous-genre particulier afin que cette dernière puisse trouver son public spécifique plus facilement.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, les fandoms et leurs groupes et sous-groupes dans le monde se sentent très libres par rapport aux studios ou éditeurs qui créent, commercialisent ou gèrent les droits de leurs œuvres fétiches. Certaines communautés, en particulier celles liées à Harry Potter ou Hunger Games, vont jusqu’à traduire les valeurs positives de leurs personnages pour devenir elles-mêmes des acteurs du changement social. C’est ainsi que la Harry Potter Alliance permet à ses 100.000 membres à travers le monde de promouvoir « la magie, l’enthousiasme, la connaissance » en créant des partenariats avec des ONG, en envoyant de la nourriture ou des livres dans des zones sinistrées d’un bout à l’autre de la planète… Des productions et des initiatives qui, selon la chercheuse Mélanie Bourdaa, peuvent déplaire aux auteurs originaux ou aux majors détenant les droits.

La création par le détournement de clips ou films : les mashups



Réalisé à la fois par de purs amateurs et des créateurs ayant eu une formation de près ou de loin liée à l’image ou au cinéma, le mashup est une pratique de l’ordre du recyclage, du détournement et du mixage de films et vidéos, le plus souvent issue des cultures pop de notre présent. Comme l’explique Julien Lahmi, cinéaste mashupeur et fondateur de la première encyclopédie du « mashup cinéma », ce format de création amateur a explosé avec le web et compte un grand nombre de contributeurs français.

Sur YouTube, le sous-genre le plus populaire et le plus accessible du mashup reste le tribute : montage dédié à un personnage sous une musique rock et émouvante. D’autres sous genres stabilisés ont été cartographiés, comme les mashups truqués, qui permettent de mixer dans une même scène plusieurs films afin d'y faire se croiser les personnages. Ainsi le fameux film Hell’s club d’Antonio Maria Da Silva, ou le détournement par nouveau doublage qui consiste à jouer avec la post synchronisation des lèvres pour réinventer les dialogues d’un film comme le fait si bien Mozinor. Parmi les nombreuses catégories que l’on pourrait citer, mentionnons les YouTube poop, montages épileptiques sans grand scénario qui consistent à remixer des bouts de vidéo pour un défouloir absurde et vulgaire.

Se créent régulièrement sur la toile des mashups d’inconnus, improvisés, parfois en écho d’un événement d’actualité. Ce format appartient sans ambiguïté à la culture participative, et a émergé sur le net grâce à l’accès aux clips et films de cinéma, ainsi qu’à des outils de montage simples d’usage. Mais il tient aussi d’un mouvement appelé « cultural jamming » (sabotage culturel), prônant une résistance aux médias de masse par la réappropriation d’œuvres grand public pour mieux les « hacker ». Il cultive par ailleurs des références très spécifiques comme le film détourné d’un long métrage de Kung Fu « La dialectique peut-elle casser des briques ? » de l’ancien membre de l’Internationale situationniste René Vienet en 1973, ou le plus grand public « La classe américaine » de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette, vingt ans plus tard. L’investissement de réalisateurs quasi-professionnels sur ce territoire, les recensions et analyses d’encyclopédies en ligne comme Mashup Cinéma, et la façon dont des festivals, à la suite du Forum des images à Paris de 2011 à 2015 s’emparent du mashup, en font une famille hybride, entre pure expression participative et genre nouveau de cinéma semi pirate…

La création par le jeu : machinima, mods et speedrun



Souvent défini comme un pur produit de consommation, le jeu vidéo est pourtant l’un des piliers de la culture participative. Il ne faut pas oublier que le premier jeu est apparu à la suite du détournement d’un supercalculateur du MIT. La notion de bidouillage est donc ancrée dans son ADN. Mieux : l’explosion des technologies du numérique que Stéphane Vial décrit dans son ouvrage L’être et l’écran comme « ludogène », c’est-à-dire susceptible de stimuler une attitude de jeu chez les utilisateurs, a accéléré l’intégration des jeux vidéo dans la culture web participative. Pour Fany Barnabé, chercheuse à l’Université de Liège, on peut compter trois principales formes de création issues du jeu.

La première est le modding qui consiste à modifier plusieurs éléments du jeu afin d’en changer l’histoire, les textures, les personnages ou le gameplay, c’est-à-dire la manière de jouer. Minecraft est par exemple l’un des jeux les plus « moddés », et le site Minecraft.fr compte plus de 600 mods ! Le second est le speedrun, un autre format vidéo, qui appartient plus au domaine du sport et de la compétition. Il s’agit de finir le jeu le plus rapidement possible, sans forcément suivre son histoire, en mettant à profit l'habileté du joueur, sa connaissance parfaite du jeu mais aussi les bugs pouvant l’aider à sauter des niveaux.

Plus artistique, la troisième forme, est appelée machinima ; le terme est formé à partir des mots « machine » et « cinéma », et fait écho au mot « animation ». Il désigne les vidéos cinématographiques réalisées à partir d’un jeu vidéo. Leur apparition remonte au milieu des années 1990, au moment où les jeux de tir à la première personne sont arrivés sur le marché. Les joueurs enregistraient alors leurs parties multijoueurs avec des logiciels tiers et ajoutaient des dialogues par-dessus. Comme pour les créations culturelles réalisées par les fans, le machinima est donc un détournement d’œuvre, qui se fait désormais directement via le moteur du jeu lui-même, à partir duquel sont tournées des scènes. S’il est difficile de quantifier le nombre de vidéos produites, le site machinima.com, dont la chaîne YouTube cumule plus de 12 millions d’abonnés, témoigne de la popularité du genre. Comme l’ont remarqué Fanny Georges et Nicolas Auray, le succès et la reconnaissance des machinimas, des fanfilms ou des mashups, en tant que nouvelles formes artistiques, dépend à la fois du média social qui permet de partager la vidéo, des diffuseurs comme le site machinima.com et enfin des professionnels qui ne sont pas forcément issus du monde numérique et qui vont organiser des concours ou des festivals. Ainsi, le machinima dépasse largement le cadre amateur en étant inclus dans de nombreux festivals comme l’International Academy of Web Television ou l’Academy Of Machinima Art & Science.

Ces pratiques tout autant créatrices que sportives, amateurs ou quasi professionnelles, auxquelles nous pourrions ajouter le let’s play, c’est à dire le streaming de parties de jeux vidéo, essentiellement sur la plateforme Twitch, présentent une caractéristique commune : la possibilité laissée aux joueurs « de construire et de mettre en scène leur propre imaginaire autour de la notion de “jouer”. »

La création par la mise en scène de soi : l’exemple des Youtubeurs



Quand elle n’est pas tournée vers des univers de fiction, la création peut avoir pour objet l’individu lui-même, sa vie et ses passions. Parce que nous avons désormais à notre disposition les outils nécessaires pour capturer chaque moment de notre vie, la mise en scène de soi adopte souvent les formats photographique et vidéo. Depuis 2010 et les smartphones équipés d’une caméra à l’avant de l’appareil, le selfie en est l’exemple le plus connu. C’est aussi l’arrivée des caméras et des logiciels de montage accessibles qui ont permis l’explosion du format vidéo et le développement de l’univers des Youtubeurs.

Debout face à leur caméra, les Youtubeurs racontent des tranches de vie, à la manière d’un stand up entrecoupé de petits sketchs qui viennent illustrer leur propos. Les plus connus comme Norman ou Cyprien ont respectivement 7 et 9 millions d’abonnés et sont les rois du genre humoristique qui domine la scène YouTube française. D’après Jean-Samuel Beuscart et Kevin Mellet, ce genre s’inscrit dans « un univers de création, certes pléthorique et foisonnant, mais aussi relativement cohérent et ordonné », puisqu’il est déterminé à la fois par le succès d’audience, les références esthétiques qui finissent par se ressembler (la caméra en fish eye, le décor qui ressemble à un appartement) ainsi que les relations qu’entretiennent les Youtubeurs entre eux.

A côté, d’autres genres se développent tels celui des reviews qui consistent à critiquer devant la caméra un territoire de la culture populaire comme les mangas, le cinéma, ou le retrogaming et ses bons vieux jeux vidéo qui font le bonheur du Joueur du Grenier… Le genre des tutoriaux, pratiqué à la fois par des Youtubeuses spécialisées mode et beauté et des vidéastes masculins plus portés sur l'électronique et le bricolage, permet une mise en scène d’ordre plus didactique et pratique de ses passions.

Si l’on parle ici de « mise en scène de soi », les objectifs varient entre Youtubeurs. Cela va de la reconnaissance de l’identité artistique et le plaisir du partage, à la (quasi) professionnalisation sur Youtube grâce à la monétisation des vidéos. Reste que l’on reproche de plus en plus aux Youtubeurs de produire un contenu formaté, pour des communautés à l’inverse très peu formalisées car uniquement composées de spectateurs de telle chaîne ou de tel Youtubeur. L’aspect expérimental des débuts de la plateforme vidéo pourrait avoir migré vers d’autres espaces. Par exemple du côté des « vlogs », blogs vidéo diffusant le quotidien de Youtubeurs avec un air de télé-réalité familiale, ou du côté de Snapchat, Vine ou des plateformes de diffusion en direct tel Périscope. Plus bruts, ces formats vidéo réalisés avec le smartphone permettent à des vidéastes amateurs de se passer de techniques de montage ou de cadrage, et même de diffuser leur contenu en direct. Autant de productions pour la plupart éphémères dont l’ambition est de circuler de façon virale sur la toile, à la façon des flashmobs ou des Harlem Shake de l’année 2013, vidéos loufoques de personnes costumées dansant sur le titre de musique « Harlem Shake »…

Quand toutes ces créations circulent comme des mèmes



L’une des explications majeures des 2,5 milliards de vues du fameux clip « Gangnam Style » du chanteur Psy sur YouTube, mis sur la chaîne à l’été 2014, tient à la multiplication et au succès de ses détournements. Détournements qui s’apparentent à quasiment toutes les formes culturelles amateurs que nous avons détaillées, du mashup utilisant Matrix au machinima tourné dans Halo, et du simple fan de l’artiste au Youtubeur qui se met en scène chez lui en reprenant le titre avec sa guitare. Détournements qui ont contribué à faire de cette chanson et de sa « danse du cheval » ce qu’on appelle un mème, ayant circulé comme jamais sur la toile. Touchant à la fois au dessin, à la photo, à la vidéo ou aux gifs animés, les mèmes exploitent de façon sauvage toutes les façons de créer dans le monde numérique. Ils mêlent l’humour, le commentaire satirique et social, la réappropriation et la diffusion virale, et deviennent de parfaits artefacts de la culture participative chère à Jenkins. Les chercheurs Bradley E Wiggins and G Bret Bowers montrent la façon dont un personnage tel Chuck Norris doit être adopté par les internautes, détourné, remixé et acquérir une signification pour nourrir une grande conversation digitale. Le mème, en définitive, est à la fois l’une de ces cultures nées des pratiques amateurs et le symbole de leur caractéristique essentielle : leur côté social, via des communautés durables qui discutent et créent en leur sein à la façon des fandoms, ou des communautés improvisées et éphémères le temps de quelque nouveau « Gangnam Style ».


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