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Dossier 09/06/2016

L’amateur de l’ère numérique

« Les quidams ont conquis Internet », écrit Patrice Flichy en introduction de son livre Le sacre de l’amateur. Dès 2010, le sociologue a analysé cette nouvelle forme d’expertise « entre le profane et le virtuose », boostée par la démocratisation des nouvelles technologies. Et son ouvrage sonne plus que jamais d’actualité en 2016, tant ces pratiques du numérique que d’aucuns qualifient d’amateur se multiplient. Reste à esquisser le profil de l'amateur de l'ère numérique : sommes-nous tous créateurs ?

L'explosion des pratiques amateurs


Le développement du numérique et de l’Internet haut débit ont transformé les contenus culturels autoproduits et favorisé l’essor de nouvelles formes d’expression, notamment grâce à l’arrivée des appareils photos numériques et des téléphones portables. Dans son enquête de 2008 sur les « pratiques culturelles des Français à l’ère numérique », aujourd’hui encore dernière référence quantitative sur le sujet, le sociologue Olivier Donnat montrait déjà que les pratiques amateurs dans le domaine de la photo ou de la vidéo se sont tout particulièrement modifiées et amplifiées ces dernières années – et pour cause, leur pratique est aujourd’hui essentiellement numérique. A titre d’exemple, la proportion de Français ayant réalisé un film ou une vidéo dans l’année a doublé rien qu’entre les années 1997 et 2008 (27 % contre 14 %). Des chiffres que corrobore l'enquête Médiamétrie (2014), selon laquelle les activités participatives ne sont pas en reste chez les utilisateurs de réseaux sociaux : ils sont 28% à poster des vidéos, et 60% à poster des photos. L'enquête Eurostat (2013) souligne également que 11% des Français ont mis un contenu culturel en ligne ces douze derniers mois, et 5% d'entre eux ont créé leur propre site ou blog avec des contenus culturels.

Dans la musique, l’écriture et les arts plastiques ou graphiques sont par ailleurs apparues de nouvelles formes de production de contenus aux côtés des pratiques en amateur traditionnelles ; elles brouillent la définition même de création amateur, ainsi que sa mesure. Dans quelle catégorie placer par exemple le glitch art, cette esthétisation de bugs numériques créés volontairement en corrompant un fichier ?

Les pratiques amateurs transformées par les plateformes d’auto-publication



Les enquêtes successives sur « les pratiques culturelles amateurs des Français », débutées dans les années 1990, ont souligné une hausse globale des pratiques amateurs. L'avènement du numérique a accéléré la croissance des pratiques mais les a aussi transformées, notamment en facilitant la publication des contenus créés. Il s'agit donc d'une évolution quantitative et qualitative. En effet, le mode de diffusion des contenus amateurs a muté avec le numérique : on assiste à une utilisation exponentielle de plateformes d’auto-publication qui demandent peu de compétences techniques, comme YouTube, Flickr ou Instagram. Avec son million de photos partagées chaque jour, ses 92 millions d’utilisateurs dans 63 pays depuis sa création en 2004 selon le site Tech Crunch, Flickr est un modèle du genre. Et ce d’autant que l’immense majorité des comptes souscrits sont aujourd’hui gratuits (96,3% du total selon l’étude de Jean-Samuel Beuscart et Dominique Cardon en 2006).

Les créateurs amateurs en ligne : principalement jeunes et diplômés



Olivier Donnat émet toutefois plusieurs nuances à cette explosion des pratiques amateurs. Il évoque un « effet curiosité », et donc des pratiques de type exceptionnel ou occasionnel, sans « réel élargissement de la base des pratiquants réguliers sauf chez les plus jeunes ». Bien souvent, la pratique créative chute de moitié une fois la trentaine passée. Et d’évoquer, justement, cette génération des moins de 30 ans – nous étions en 2008 – qui a grandi au milieu des écrans dans « un contexte marqué par la dématérialisation des contenus et la généralisation de l’internet à haut débit : elle est la génération d’un troisième âge médiatique encore en devenir. »

Par ailleurs, plusieurs chercheurs ont noté que l’éducation et les revenus sont des facteurs déterminants dans la production de contenus en ligne. Ainsi, les sociologues américaines Eszter Hargittai et Gina Walejko notent que « les élèves ayant au moins un parent diplômé sont significativement plus susceptibles de créer du contenu […] que les autres », dans leur étude « The Participation Divide » (2009) portant sur 1060 élèves. De quoi mettre à mal l’utopie d’un web égalitaire grâce à l’accès de tous aux technologies.

La réalité d’une progression des pratiques amateurs – fussent-elles le fait d’individus jeunes et diplômés – est indéniable. Comme le confirment les graphes de l’étude de Grant Blank et Bianca C. Reisdorf (« The Participatory Web, A user perspective on Web 2.0 », 2013), les individus les plus jeunes et, dans une moindre mesure, les plus diplômés, sont les plus susceptibles d’avoir des activités contributives sur le web, telles que créer un blog ou mettre en ligne un contenu créatif. Les chercheurs montrent que si ces catégories participent plus, c’est avant tout parce qu’elles font plus confiance aux plate-formes et ont plus d’expérience de leur usage. Autrement dit, la moindre participation des plus âgés pourrait s’estomper avec le temps.

La révolution des « pro-ams »



L’éclosion de ces créateurs amateurs au cœur du « web 2.0 » est à replacer dans une histoire plus vaste de valorisation et de promotion des « compétences ordinaires de tout un chacun », estime le sociologue Patrice Flichy dans son livre. Pour lui, ces amateurs méritent le nom d’experts, ou plus précisément d’ « experts par le bas ». Cette démocratisation des compétences permise par la circulation des savoirs sur internet parachèverait ainsi le règne des « pro-am » (autrement dit des « professionnels-amateurs »).

On doit cette formule à Charles Leadbeater et Paul Miller, auteurs du rapport de 2005 intitulé « The Pro-Am Revolution. How enthusiasts are changing our economy and society », soit « La révolution des pro-am : Comment des enthousiastes transforment notre économie et notre société ». Les « pro-am », que leurs créations soient numériques ou non, sont sources d’innovations radicales : ils sont aussi compétents que les professionnels « mais avec une capacité de création et d’innovation que ne peuvent avoir ces derniers, engoncés dans une production routinière contrainte ». « Dévoués », les « pro-ams » travaillent en dehors des cadres professionnels mais ils n'en apportent pas moins un grand soin à leurs productions : « Le temps libre des “pro-ams” est une activité très sérieuse », assurent Charles Leadbeater et Paul Miller. En bref, ils « sont instruits, éduqués, engagés et connectés en réseaux, grâce aux nouvelles technologies ».

Et si la création amateur a bénéficié d’un tremplin avec l’avènement du numérique, notamment grâce à la démocratisation des moyens de production, les deux chercheurs s’en remettent à Marx pour conclure leur rapport. Marx qui, en 1850, avait hâte d’un monde dans lequel « la production matérielle laisse à chacun un surplus de temps destiné à d'autres activités », un monde où le « labeur » serait remplacé par l’« auto-activité ». Ce monde là, pour Charles Leadbeater et Paul Miller, est en train d’advenir.


Les commentaires

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Thierry Poulin
Thierry Poulin 24/02/2018 18:05:21

Super article, très bien écrit et instructif :)

Samuel Ben
Samuel Ben 14/06/2016 16:25:44

Merci Elsa pour cet article bien construit et très intéressant ;)
Je me reconnais dedans


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