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Dossier 15/11/2016

Démocratie et Internet

Depuis 2016, l’expression fait le buzz sur la toile et les médias : « civic tech ». Soit une nouvelle génération de sites, d’applications ou de dispositifs digitaux, se donnant comme ambition de transformer le ou la politique. Mais au-delà, comment le numérique change-t-il la façon dont les citoyens s’impliquent, s’engagent et participent ? Ce dossier explore ces nouvelles formes d’expression, de concertation ou de revendication, politiques ou sociales. Il tente aussi d’éclairer les concepts qui leur donnent sens à l’heure du numérique. À commencer, dans cette introduction, par le plus important de tous : celui de démocratie.

Peu d’innovations technologiques ont autant été investies de promesses politiques que ne l’a été internet. Décentralisation, horizontalité et auto-organisation, la forme prise par le réseau des pionniers invitait à y projeter un contre-modèle appelé à renouveler les formes considérées vieillissantes de la démocratie représentative. À l’heure de la massification des usages numériques et d’un Web devenu trop souvent mercantile, ces espérances ont été déçues. La désillusion des précurseurs n’a cependant pas découragé l’enthousiasme imaginatif des nouvelles générations des ou de la « civic tech », lançant tous azimuts des expérimentations originales, globales ou locales. Grippée pour les anciens, la machine démocratique d’internet ouvre de nouveaux espaces pour les plus jeunes. Comment y voir clair dans la multiplicité des initiatives dont internet est l’objet ? Quelle figure de la démocratie peut-on lire en filigrane de ces nouveaux services et usages qui promettent la transparence, l’initiative citoyenne voire la contre-démocratie ?

Les deux espaces de la démocratie : restreint ou large ?



Répondre à ces questions suppose de distinguer d’abord deux significations, l’une large et l’autre restreinte, de l’idée de démocratie. L’espace de la démocratie, celui de l’égalité, de l’émancipation ou de ce qu’on appelle « l’empowerement », est bien plus large que la conception restrictive que nous donnons aujourd’hui à ce terme en le limitant à la sphère représentative des gouvernants et des élus. Les historiens de la démocratie ont souvent souligné le caractère contingent de la représentation élective qui s’est inventée au XVIIIe siècle. Beaucoup de philosophes, comme Jacques Rancière, donnent une version plus large de la démocratie, en faisant le lieu de l’égalité et le « gouvernement de n’importe qui ».

C’est notre obsession de la centralité et du pouvoir qui nous conduit à réduire le principe démocratique à la forme de la représentation élective, limitant une promesse d’émancipation qui concerne tous les aspects de la vie collective au seul choix des gouvernants. Entre deux élections, la démocratie représentative laisse pourtant ouvert un espace que l’on ne sait jamais trop bien qualifier, « espace public », « société civile », concentrant les initiatives collectives des sociétés et qui est, lui aussi, le théâtre d’attentes démocratiques qui n’ont pas pour horizon le pouvoir et les institutions.

De fait, les outils numériques constituent moins des vecteurs de « démocratisation » de la restreinte démocratie représentative que d’une émancipation, bien plus étendue, des lieux d’expression de la société civile. Le déplacement des possibles démocratiques apportés par le numérique du centre du pouvoir vers la périphérie invite à interroger l’interaction entre ces deux espaces : celui, restreint, de la démocratie représentative, face à celui de l’espace public au sens large. S’agit-il de deux mondes étanches l’un à l’autre ou faut-il imaginer des articulations, et si oui lesquelles, pour que l’implication ou l’engagement de la société civile via le numérique ait des effets sur la sphère représentative ?

Construire une dynamique d’ensemble alliant représentativité et participation citoyenne, débats globaux et actions locales, c’est notamment l’esprit porté par de multiples dispositifs émergeants de démocratie participative. Aussi, pour éclairer le débat, peut-on proposer trois types-idéaux d’espaces démocratiques : la démocratie représentative stricto sensu (espace restreint de la démocratie) ; la démocratisation de la société civile (que, dans ce contexte particulier, nous appellerons la démocratie internet) et, entre ces deux formes polaires, la démocratie participative qui s’efforce d’articuler la voix des citoyens à la décision publique en dehors des temps électoraux (voir Figure ci-dessous). Enfin, au-delà des questions d’ordre politique, le mouvement des « social tech » se déploie. Porté à la fois par le désir de voir émerger de nouvelles formes de solidarité sociale et celui d’actions concrètes face au déficit institutionnel, il vient compléter le tableau d’ensemble.



La grande séparation : démocratie internet vs démocratie représentative



Le paradoxe a souvent été souligné. Internet a beaucoup plus démocratisé la société civile qu’il n’a bouleversé la compétition politique de la démocratie représentative. Ce paradoxe doit d’abord être interprété au regard des origines libertaires du réseau des réseaux et de l’ambition de ses fondateurs de « changer la société sans prendre le pouvoir ».

Les pionniers de l’internet ont donné un sens large aux idéaux d’engagement et de politique en encourageant les dispositifs d’expression, de partage et de mise en commun entre individus. La communauté élective, coopérative et auto-organisée, est alors apparue comme la principale figure de la contribution des outils numériques à une mobilisation horizontale des énergies de la société civile afin de produire du savoir (Wikipédia, OpenStreetMap), des biens communs (le logiciel libre et l’open source) ou des réseaux d’engagements (mouvement altermondialiste, réseau Éducation sans frontière, etc.). C’est donc en renforçant les pouvoirs d’agir des individus, « par le bas » et souvent en réseaux, que se sont exprimés de mille et une manières les potentialités démocratiques d’internet.

Face à la vivacité de la démocratie Internet, les acteurs de la démocratie représentative se sont aussi emparés des technologies numériques derrière l’emblématique première campagne présidentielle de Barak Obama en 2008, qui, alliant analyses fines de données et usage massif des réseaux sociaux, se trouve désormais au cœur de nombreuses stratégies de partis traditionnels. Pourtant, l’internet politique (au sens de la démocratie représentative) n’a pas tenu ses promesses et apparaît du coup comme une technique d’enrichissement des outils de ciblage et de communication politique dans les moments de campagne électorale. Les partis ont essayé sans grand succès d’élargir leur cercle d’influence au-delà des militants encartés. Les bloggeurs militants, et les sites de partis, ne se sont montrés réellement actifs que le temps des campagnes. Les mobilisations Twitter et Facebook autour des personnages politiques ou des émissions de télévision auxquelles ils participent font le « buzz » mais ne touchent guère que des déjà convaincus. Si les technologies numériques ont contribué à renouveler des aspects de la compétition politique (le micro-financement, l’accélération de la mise en commentaire de la vie politique, de nouveaux formats de communication pour les candidats, etc.), l’apport du numérique ne semble pas si décisif. Le débat interminablement enlisé du vote électronique est le témoin de cette limite. À l’exception de l’expérience estonienne, le vote à distance semble réservé à quelques expériences locales.

Ces constats invitent à tendre l’opposition entre conceptions large et restreinte de la démocratie. Le territoire naturel d’internet serait la société des individus et non l’espace politique restreint. En mettant en réseau une société d’individus qui s’individualisent de plus en plus, les technologies numériques encouragent des formes auto-organisées de production du « commun ». La politique n’est plus au centre et beaucoup des phénomènes collectifs les plus riches menés grâce aux technologies numériques sont indifférents, ou hostiles, aux institutions centrales. En s’exprimant, en se coordonnant, en faisant du bruit, la société adresse des signaux qui, un peu à la manière de l’opinion publique, mais sans la représentativité des sondages, peuvent ensuite être recyclé dans les médias et dans la sphère de la décision politique. Mais les deux espaces, aux principes de légitimité bien trop divergents, restent étanches l’un à l’autre.

Participer à la décision publique



C’est à assouplir les effets de cette coupure que les projets de démocratie participative consacrent leurs efforts depuis des années en proposant une articulation fonctionnelle entre citoyens et élus. Dans une visée de participation, de concertation ou de délibération, consultations locales, forums ou jurys citoyens, conseils de quartier ou sondages délibératifs, entreprennent de faire intervenir les citoyens en dehors du temps électoral à la formation de la décision publique.

Face à l’érosion désormais structurelle de la participation « physique » dans ces dispositifs, les possibilités d’une consultation en ligne sont apparues comme un moyen de résoudre la faiblesse de la participation. Pour autant, les résultats observés sont mitigés et variables. Ils font apparaître un paradoxe déconcertant. C’est surtout lorsque l’initiative apparaît spontanée que des dynamiques extrêmement fortes peuvent naître d’endroits les plus imprévus du web. Ce fut le cas par exemple des mobilisations contre le traité constitutionnel européen initié par le texte d’Étienne Chouard ; à propos de la pêche en eau profonde initiée par le blog BD de Pénélope Bagieu ; de la page Facebook réclamant la clémence pour le bijoutier ayant abattu son cambrioleur ; ou de la pétition appelant à se mobiliser contre la loi travail de Myriam El Khomri. Ces phénomènes, dont témoigne le succès des sites de pétitions comme Change.org ou Avaaz, s’appuient sur la forme conversationnelle et horizontale d’Internet. En certaines circonstances, des mouvements collectifs peuvent ainsi enflammer internet et déclencher des mobilisations massives. Tout se passe comme si, à une participation éparse dans les dispositifs construits à cet effet, s’opposait une imprévisible et proliférante conversation politique sur internet.

Il est nécessaire, pour comprendre ce phénomène, de clarifier le fonds commun des formes d’engagement politique qui émergent dans les sociétés contemporaines et dont internet est le relais actif. Les réseaux d’individus de ces mouvements « spontanés » se caractérisent d’abord par une très grande attention aux procédures. Ces collectifs d’individus attachent moins d’importance au programme ou aux idéaux qu’aux procédures mises en place, afin qu’elles respectent la diversité des opinions de chacun de façon égalitaire. Wikipédia, les collectifs du logiciel libre, des Indignés, d’Occupy ou de Nuit debout sont exemplaires à ce titre. La discussion peut selon eux conduire à un consensus en évitant les clivages déchirant du vote majoritaire. Une troisième dimension de ces mouvements est de refuser l’idée d’une représentation-incarnation. L’autonomie de décision et de choix, devenue une valeur centrale, ne se délègue pas et ne peut s’investir dans les formes de personnalisation auxquelles la démocratie représentative cède si souvent. Enfin, conséquence des trois points précédents, la valeur primordiale de ces mouvements est la liberté (d’expression, de coopérer, de choisir, etc.), plus que la justice, ce qui limite leur base sociale active et rend plus compliqué la constitution d’alternatives démocratiques sur le temps long.

Les promesses des civic tech et de la démocratie internet



Dans leur multiplicité, les différentes initiatives que l’on regroupe aujourd’hui sous le nom de « civic tech », font apparaître des attentes qui correspondent aux trois formes démocratiques distinguées dans cette introduction. Un premier ensemble se donne pour objectif de renforcer les mécanismes de la démocratie représentative en développant une conception vertueuse des processus de décision des électeurs. C’est le cas du comparateur de programmes de Voxe.org , de l’ingénieuse lafabriquedelaloi.fr développé par le collectif de NosDéputés.fr et de tant d’autres. Ces dispositifs se nourrissent du sentiment d’être dépositaire de l’intérêt général (alors que les représentants élus ne le seraient plus), mobilisant une conception éclairée de l’électeur informé et rationnel tel que n’ose plus les rêver depuis longtemps les théories de la démocratie. D'autres outils visent en revanche les aspects plus instrumentaux de la sollicitation ou de la mobilisation des militants et des soutiens lors des campagnes électorales. Entre idéalisation de la décision électorale sur la base des contenus programmatiques et instrumentalisation stratégique du marketing politique, ces directions opposées témoignent de la grande désorientation suscitée par la crise de la démocratie représentative.

Un deuxième ensemble de dispositifs de la civic tech s’attache à équiper les procédures de la démocratie représentative d’outils participatifs permettant d’élargir le cercle restreint des représentants à une implication plus large du public. C’est le cas par exemple de democratie.os ou de parlement-et-citoyens.fr. Même si ces dispositifs ne rencontrent que des publics fluets et socialement très sélectifs, la récente consultation sur le projet de « loi pour une République numérique » a révélé les potentialités et les limites de ce genre d’initiative – se heurtant aux classiques jeux de pression politique, comme le montrera le dernier article de notre dossier.

Un dernier ensemble des services des civic tech cherchent à transformer, « hacker » promettent-ils, les procédures de la démocratie représentative. Leur objectif est soit de faire pression, soit de faire apparaître des candidatures de la société civile qui ne soient pas passées par les épreuves de sélection du personnel politique au sein des organisations partisanes. Les citoyens devraient peser ou entrer dans les assemblées élues en restant de « simples » citoyens connectés, grâce aux outils numériques, au tissu d’interdépendance de la société civile afin de ne pas se laisser capturer par les intérêts partisans. Telle est, par exemple, l’ambition des mouvements des citoyens, de la primaire.org ou de mavoix.info en passant par lemouvementdescitoyens.fr.

Au-delà de la civic tech ou de son élargissement sur le mode d’une hypothétique « social tech », le numérique chamboule tous les espaces confrontés de près ou de loin à la question démocratique : les villes bien sûr, mais aussi les entreprises et organisations sous toutes leurs formes. Des concepts clés comme la transparence, l’empowerment ou les communs, associés à des modes d’action, accompagnent de près ou de loin ces évolutions. Mais pour aller jusqu’où ? Ce rêve dont l’internet serait un catalyseur, d’une transformation de nos démocraties, et partant de nos sociétés, n’est-il pas en train de renaître ? C’est là toute la question de ce dossier, à suivre, sur les nouvelles citoyennetés à l’heure numérique.


Les commentaires

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Eric Dyran
Eric Dyran 15/03/2017 21:30:15

Oui, je pense que le monde doit s'attendre à un grand bouleversement pour 2017 !

Herve Dussaert
Herve Dussaert 24/02/2017 12:02:50

Merci à vous pour votre article, L'année 2017 va à nouveau nous apporter son lot de surprise électorale !

Thierry Taboy
Thierry Taboy 13/12/2016 14:30:14

Merci à celles et ceux qui ont déjà réagi au dossier. N'hésitez pas à apporter votre contribution .

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