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Dossier 09/06/2016

La création amateur dans tous ses états

Chaque jour, les utilisateurs de l’application mobile Instagram partagent 80 millions de photos , selfies, photos d’art ou de vacances, reportages et autres images potaches. Chaque minute, sur YouTube, 400 heures de vidéos sont mises en ligne pour plus d’un milliard d’internautes . Depuis sa création en 2001, le site DeviantArt a reçu 300 millions de dessins, animations, créations graphiques ou œuvres de fanart produites par des amateurs . Le numérique a rendu possible une explosion visible de la création amateur, depuis la photographie jusqu’au jeu vidéo, en passant par la musique, le film, l’animation, la nouvelle, le roman, la création graphique, le tricot, la broderie, etc. Se sont constituées sur internet des bases de données très riches et actives de ces œuvres. Pourquoi et comment se déploie le flux continu des créations des quidams ? Comment artistes et institutions intègrent-ils ce phénomène ? Le numérique nous transforme-t-il tous en créateurs ? Telles sont quelques-unes des questions essentielles de ce dossier.

De quoi la création amateur est-elle le signe ?



Au-delà du constat quantitatif indiscutable, ce qui frappe est le destin très varié de ces créateurs et de ces créations. La presse regorge d’histoires d’œuvres et d’artistes ayant surgi de nulle part, et, parfois malgré eux, ayant accédé à une notoriété planétaire. Certains créateurs connaissent une notoriété sans lendemain ; d’autres construisent une carrière d’artiste, tels les Youtubeurs Norman ou Cyprien . La majorité de ces auteurs restent néanmoins anonymes, connus seulement d’un micro-public ou des autres amateurs avec lesquels ils échangent. Les œuvres connaissent également des destins très variées : quelques chansons deviennent des tubes, certaines photos finissent sur les murs des musées ; mais l’essentiel des créations amateur semblent vouées à alimenter un flux d’œuvres éphémères, inscrites dans des conversations et des sous-cultures très locales, où les liens créés autour des créations importent bien plus que leur contenu esthétique.

Se pose ainsi la question du sens à accorder à cette évolution : démocratisation de la création, renouvellement des formes culturelles ? Ou au contraire culte de l’ordinaire, nivellement par le bas et crise de « participationnite » aiguë ? Les travaux des sociologues permettent de déplier ces questions et d’y répondre à partir d’enquêtes précises. Une première dimension concerne l’étendue réelle et la nature précise de l’activité de création : qui sont les créateurs amateurs ? Quelles sont leurs motivations, leurs satisfactions, leurs trajectoires ? Une seconde dimension porte sur les créations elles-mêmes : au-delà du grand bazar apparent des sites de création en ligne, quels sont les codes, les critères de qualité de ces œuvres ? Méritent-elles d’être mises sur le marché ? Et en ce cas à qui rapportent-elles de l’argent ? Enfin, le dernier aspect porte sur le rapport des institutions culturelles à ce mouvement : pour les artistes comme pour les musées ou les producteurs, quelles sont les façons de prendre en compte le fait que les membre du publics sont aussi des créateurs ?

L’explosion de la création amateur



Avant même la diffusion d’internet, les enquêtes sur les pratiques culturelles montraient une augmentation des pratiques amateurs, liée à l’accroissement général du niveau d’éducation et des compétences. Le numérique accélère cette évolution, en rendant plus accessibles les outils de la création et de la publication. L’évolution est particulièrement nette pour certaines pratiques, telles que la photographie ou la vidéo, qui de confidentielles sont devenues majoritaires. L’ensemble des activités restent néanmoins structurées par des inégalités sociales : le niveau de diplôme, l’âge, l’ancienneté de l’usage d’internet conditionnent fortement la participation aux sites de création en ligne ; la différenciation sociale est plus marquée encore pour les pratiques liées à l’écrit. Il n’en reste pas moins qu’internet prolonge un mouvement plus ancien de démocratisation de la création amateur.

Le numérique favorise la diffusion quantitative des pratiques de création culturelle ; il les transforme aussi qualitativement. La publication des créations rend possible la comparaison, l’échange et l’influence réciproque entre les amateurs. Les enquêtes montrent l’infinie diversité des collectifs de création en ligne, la variété des règles, des formes d’encouragement et d’émulation entre les créateurs. Qu’il s’agisse de photographie, d’écriture romanesque, de vidéo artistique ou de tricot, le numérique transforme la création amateur en la rendant d’emblée collective, en proposant l’inscription dans une myriade de réseaux et de groupes. Les pratiques s’en trouvent transformées par la multiplicité et l’accessibilité des conseils et des modèles à disposition pour s’inspirer et progresser. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ces pratiques sont le plus souvent organisées avec une rigueur et un niveau d’exigence proche de ceux des professionnels, au point que les chercheurs désignent ces amateurs devenus de quasi experts par le terme « pro-am ».

Est-ce à dire que ces créateurs amateurs viennent concurrencer massivement les artistes professionnels ? Le portrait-robot esquissé par les enquêtes des sociologues est plutôt celui d’un amateur enrichi, pour qui l’inscription dans des collectifs en ligne permet de trouver un public pour ses créations, d’obtenir des formes de reconnaissance de sa valeur en tant que créateur, et d’améliorer sa pratique par l’observation et l’échange. La professionnalisation n’est pas, pour la plupart, un horizon pertinent. Certaines trajectoires, statistiquement exceptionnelles, témoignent néanmoins d’un passage du vivier des amateurs numériques aux mondes professionnels de la création. Soit les œuvres publiées - et appréciées par un public important - servent de carte de visite, de démonstration des compétences pour l’obtention d’une position professionnelle ; soit l’artiste combine lui-même différentes formes de monétisation pour bâtir une activité économique, à la manière des Youtubeurs ou de certains artistes musicaux.

Une source de renouvellement de la création ?



Quelle valeur accorder à ce flux continu de créations dont l’essentiel est produit par des amateurs qui ne cherchent pas à faire carrière ? L’impression première de se retrouver face à un grand bazar, réceptacle de multiples tentatives artistiques maladroites et spontanées, doit être questionnée. Les enquêtes montrent que quel que soit leur degré de maturité et d’aboutissement, les œuvres produites et mises en ligne obéissent à des codes et à des conventions artistiques, et peuvent être rattachées à des genres ou à des formats précis. Par exemple, les Youtubeurs se différencient les uns des autres, selon qu’ils font des podcasts , des tutos , des détournements , des imitations , des effets spéciaux , des tests de jeux vidéo ou encore des commentaires de clips . Les plateformes d’autoproduction ont ainsi contribué à l’émergence de nouveaux genres artistiques. On peut d’ailleurs caractériser l’engagement dans la pratique créative comme un apprentissage des codes, permettant de se rattacher à un univers de référence (avec ses pionniers, ses stars et ses créations emblématiques), et de s’inscrire dans un univers de socialisation spécifiques. Certains genres, durablement établis, sont caractérisés par la présence d’instances de reconnaissance et de légitimation typiques des mondes de l’art traditionnels : les machinimas, œuvres audiovisuelles dérivées des jeux vidéo, ont leurs festivals, critiques et production savante.

Cependant, cette appartenance des créations amateurs aux mondes de l’art ne va pas de soi. Certains commentateurs perçoivent les amateurs comme des fossoyeurs de la culture de qualité, qui participeraient au nivellement par le bas de la création artistique et de la culture. Cette réaction est particulièrement vive lorsque l’irruption des amateurs est vécue par les professionnels comme une menace directe, comme ce fut le cas avec la photographie numérique amateur. Dans son ouvrage L’image partagée, André Gunthert s’oppose à la thèse de la « concurrence des amateurs ». Il montre que les nouveaux usages amateurs sont à l’origine d’une véritable révolution esthétique et culturelle (gifs, selfies, détournements parodiques, etc.), et participent ainsi d’un vaste mouvement de démocratisation de la culture.

Au-delà de sa valeur symbolique, qu’advient-il de la valeur économique créée par les amateurs ? Les œuvres produites par les créateurs amateur rassemblent, lorsqu’elles sont additionnées les unes aux autres, des audiences colossales. Pour les partisans de la thèse du digital labor, la valeur créée par les amateurs est appropriée intégralement par les producteurs de blockbusters et surtout par les plateformes, principalement sous la forme de revenus publicitaires. Les créateurs amateurs et les fans devraient-ils dès lors se considérer comme des travailleurs exploités en droit de réclamer le produit de leur production ? Peut-être. Sauf que ce portrait du créateur et du fan en travailleur exploité ne colle guère à leur propre vécu. Pour eux, l’activité de création, de publication et de discussions autour de leurs œuvres ne relève pas du « travail », mais d’un engagement passionné dans une pratique choisie, de l’ordre du pur plaisir.

Les amateurs aux portes des institutions culturelles



Face à l’effervescence visible de l’activité amateur, les acteurs professionnels des mondes de l’art - artistes, musées, producteurs, diffuseurs - s’interrogent sur la place à accorder à ces créateurs. La question peut être posée de façon plus ou moins radicale. Une première position, modérée, consiste à prendre en compte l’activité créatrice des audiences sans remettre en cause pour autant la séparation nette entre l’artiste - exposé, publié, commenté, vendu - et le public. Il s’agit alors de mobiliser l’activité des amateurs dans le projet de l’artiste : en compilant les vidéos de concerts, en offrant une place au fanart dans les musées et les éditions, en suscitant sa participation active à des œuvres, etc. La position opposée, radicale, postule que le mouvement actuel conduit effectivement vers un monde où nous serions tous créateurs à notre façon, et s’efforce d’en tirer les conséquences : si la création est le fait de tout un chacun, la notion même d’artiste est à remettre en cause, tout comme la compétence des experts de la culture - musées, producteurs, diffuseurs - à sélectionner ce qui a de la valeur. Une position intermédiaire consiste à réfléchir à la place à accorder, au sein des institutions, au travail de création et de curation des amateurs, à côté des artistes professionnels.

Pour les artistes, ce débat renouvelle un questionnement déjà ancien - depuis Duchamp au moins - sur le rôle du public dans la création et l’existence de l’œuvre. Dès les débuts du numérique, les artistes ont mis à profit les possibilités des nouveaux supports - art interactif, net art - pour créer des œuvres qui portent la trace des actions du public, dont la forme et le contenu dépendent entièrement des gestes de ceux qui regardent ou participent. Si de nombreux artistes plasticiens s’appuient aujourd’hui sur les outils numériques pour offrir une place à l’activité créative des publics, le constat est moins vrai dans les industries culturelles, où le public est souvent cantonné à un rôle de commentateur des œuvres produites. Le même débat traverse les institutions culturelles telles que les musées : de nombreux dispositifs suscitent la participation des visiteurs, mais les démarches remettant en question l’expertise des professionnels dans la sélection des œuvres, ou accordant une place centrale aux artistes non-professionnels, restent de l’ordre de l’expérimentation ponctuelle. L’effervescence créatrice d’internet reste, en grande partie, hors des frontières établies des mondes de l’art… Mais n’est-elle pas en train d’y entrer par d’autres fenêtres pour mieux en bousculer les hiérarchies ?


Les commentaires

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Thierry Taboy
Thierry Taboy 13/12/2016 15:04:06

Le croisement de vos visions sur ce dossier nous conforte sur l'importance des ateliers terrain du DSF qui offrent partout en France et désormais à l'international l'occasion de développer les échanges, de confronter analyses, expériences et points de vue divers dans une dynamique collective et positive.


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