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Dossier 20/12/2015

Externalisation, ubérisation : quelles solutions ?

La colère gronde. Alors que « tout le monde a peur de se faire "ubériser" » comme l'affirme le patron de Publicis Maurice Lévy, quelles sont les solutions avancées pour protéger l'emploi et les travailleurs ?

Les violences déclenchées le 25 juin à Paris à l'occasion des manifestations des taxis contre le service de transport Uber trouvent leur équivalent à Londres, Madrid, Berlin ou Washington. Les chauffeurs eux-mêmes se font désormais entendre : en Californie, lieu de naissance d'Uber, une action collective lancée par trois d’entre eux pourrait faire des 160 000 conducteurs locaux des salariés plutôt que des sous-traitants. En France, un conducteur a porté plainte en demandant que son « partenariat » avec l'application soit requalifié en contrat de travail et d'autres ont décidé de s’unir dans un syndicat pour défendre leurs intérêts.

Face à ces mouvements, les institutions juridiques et politiques semblent gérer les problèmes un à un, sans vision globale. L'interdiction d'UberPop en France n'a fait que reporter un problème qui va se poser avec de plus en plus de force si le travail indépendant continue de se développer au détriment du salariat. Aux Etats-Unis par exemple, les freelances représentent désormais 34% de la force de travail, soit 53 millions de personnes.

Refuser ou embrasser le changement


Faut-il ramener les nouvelles formes de travail dans le giron du salariat classique ? À écouter André Hagiu, professeur de la Harvard Business School, c’est tout le contraire : l’économie se meurt d'être enfermée dans un choix binaire entre salariés et contractuels. Résultat : les modèles intermédiaires potentiels n'apparaissent jamais. « Le numérique ne peut créer massivement des emplois que s'il en a le droit » ajoute l'ingénieur et Inspecteur des finances Nicolas Colin. Selon lui, plutôt que de défendre un ordre établi, il est nécessaire de faire sauter les verrous pour accélérer la mutation de la société et favoriser la création d'emplois.

Pour autant, la position du laisser faire n'est pas tenable. Derrière ce nouveau modèle d’entreprise « horizontalisée », sans bureaux ni salariés, pointe un capitalisme débridé : « C'est quand même le summum du capitalisme que de gagner de l'argent sans investir de capital » souligne le professeur d'économie Philippe Moati. De plus, une partie de cette nouvelle économie accumule de plus en plus de prestataires sans en assumer la charge. Grâce aux logiciels de planification, les entreprises créent des viviers de travailleurs à la demande plus grands que nécessaire et les maintiennent dans une forme de « chômage partiel continu » analyse Tim O'Reilly, éditeur et penseur libéral de l’économie numérique. De sorte que personne n'exerce de travail à plein temps et que l'entreprise évite de payer les prestations sociales et médicales afférentes. Une conception qui serait devenue la stratégie dominante pour gérer les travailleurs à bas salaires américains.

Contrôler les algorithmes


« Commençons par reconnaître que la quasi-totalité des travailleurs à bas salaires en Amérique sont des travailleurs à la demande », qu’ils soient salariés ou non, écrit Tim O'Reilly. Partant de là, il faut rechercher des solutions en dehors de la salarisation. Un exemple ? La proposition de Carrie Gleason, de la Fair Work Week Initiative, qui propose de soumettre les algorithmes qui organisent le temps de travail au contrôle des équipes de management et des syndicats, afin de vérifier que les conditions de travail sont équitables. « Les employeurs utilisent ces outils pour minimiser le coût des travailleurs, au lieu d'en disposer pour prévoir et stabiliser le travail à la demande existant, et être plus transparent vis-à-vis des employés » explique Gleason.

La technologie n'est jamais qu'un outil et l'usage dépend de son utilisateur. Certains donnent au contraire un contrôle substantiel aux employés sur leurs horaires grâce aux logiciels et développent des systèmes de comptabilité fiscale pour faciliter leur déclaration des revenus. Mais la dynamique profonde qui alimente ce chômage partiel continu nait aussi de la volonté des entreprises de réserver certains avantages à leurs meilleurs éléments. « Il faut véritablement penser des solutions qui parviennent à convaincre de l'avantage de traiter les travailleurs sur un pied d'égalité » conclut O'Reilly.

Créer un statut intermédiaire


Une autre alternative, qui a l'avantage de préserver (plus ou moins) la couverture sociale, envisage la création de nouveaux types de contrat de travail. Le professeur harvardien André Hagiu promeut par exemple la création d'un statut intermédiaire qu'il nomme « dependent contractors » pour lequel les entreprises n'auraient à couvrir qu'une partie des coûts sociaux. « Ce serait un grand pas en avant pour libérer les entreprises et stimuler la création de nouveaux modèles. »

D'autres propositions vont dans le même sens. Pourquoi ne pas répartir les cotisations sociales entre les différents employeurs, s'interroge Steven Hill, du think-thank New America ? Trop compliqué semble lui répondre l'universitaire Robert Reich en proposant d'attribuer les cotisations sociales à l'employeur qui pourvoie à plus de 50% des revenus. Pas sûr que les entreprises qui multiplient les « partenariats » avec les travailleurs embrassent cette option qui représenterait pour elles « une hausse des coûts salariaux de l’ordre de 25% à 40% » reconnaît Hagiu.

Pour l’heure en France, on semble avoir opté pour une autre approche. Avec l’adoption du principe d’un Compte personnel d’activité (CPA), le gouvernement de François Hollande se rapproche de la ligne qui considère que dans un contexte où la discontinuité des parcours s’accroît, les droits ne doivent plus être attachés au poste de travail, mais à la personne. Prévu pour janvier 2017, le CPA va dans ce sens et doit permettre d’assurer la continuité des droits de l’individu tout au long de sa vie, quels que soient ses différents statuts successifs (ou simultanés). Une transformation timide pour certains membres de l’Institut Européen du Salariat, signataires d’une tribune collective sur LeMonde.fr. Si le support des droits n’est plus un emploi mais des emplois, les droits ne sont toujours pas attachés à l’individu : « La condition pour offrir un droit à la carrière véritablement attaché à la personne c’est, à l’inverse du CPA, de déconnecter les droits sociaux de l’emploi. »

Vers une nouvelle fiscalité ?


Et si la fiscalité n'était plus du tout adaptée à la nouvelle économie ? Et s'il fallait trouver d'autres sources de valeur, comme par exemple, l'utilisation de données rentrées par les internautes ? Originale, l'idée est soumise en 2013 par Nicolas Colin, associé au conseiller d’Etat Pierre Collin dans un rapport sur la fiscalité numérique. Le raisonnement de ces deux hauts fonctionnaires est simple : puisque les données personnelles fournies par les usagers sont le trésor de guerre des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), par ailleurs champions de l'optimisation fiscale, pourquoi ne pas les taxer sur cette base ? Les Etats auraient bien besoin de reconquérir un outil fiscal digne de ce nom, ne serait-ce que pour soutenir des politiques d’emploi à la hauteur de l’enjeu.

L'application de cette taxe reposerait sur la reconnaissance de l’activité des internautes. Le sociologue Antonio Casilli ne dirait pas le contraire. Selon lui, toutes les données des usagers, qu'elles soient volontairement publiées ou émises automatiquement, produisent de la valeur. Elles sont donc assimilables à une nouvelle forme d’activité : le « digital labor ». Pourquoi ne serait-elle pas rémunérée ? Si l’État parvenait à capter cette source de valeur, il pourrait mettre en place un « revenu universel du numérique » espère Casilli ; revenu, qui comme le revenu de base ou le revenu universel, permettrait à la personne de vivre au-dessus du seuil de pauvreté, quelles que soient les tribulations du marché du travail.


Les commentaires

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Eglantine Paquin
Eglantine Paquin 23/03/2017 10:21:28

Les changements et évolution sont souvent définitifs, on ne peut malheureusement pas dire "retour aux anciennes méthodes" quand une grande majorité a été forgée et a totalement assimilié ces changements, mais des fois ça serait en effet la meilleure solution

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