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Dossier 20/12/2015

Accomplissement, revenus, liberté : les motivations et le rapport au travail des freelances en trompe l'œil

Qu'ils soient graphiste ou web designer indépendants, chauffeur Uber tentant de joindre les deux bouts, crowdworker travaillant seul chez lui ou salarié fabriquant et vendant des objets artisanaux sur Etsy pendant son temps libre, les freelances de l'économie numérique partagent un rapport particulier au travail.

D'après une étude européenne commanditée par l’EFIP (European Forum of Independent Professionals) qui s’appuie sur des données d’Eurostat, les raisons de choisir le travail indépendant sont par ordre décroissant : le besoin d’indépendance et d’épanouissement (69%), la flexibilité dans l’organisation du travail (35%) suivi par les perspectives de revenus (20%), avec des variations fortes d’un pays à l’autre. L’étude souligne également que deux autres facteurs justifient le passage du statut de salarié à celui de travailleur indépendant : l’insatisfaction dans l’emploi précédent (56%) et être porteur d’une idée d’activité (85%). Les trente-cinq entretiens avec des travailleurs indépendants menés par les enquêteurs dans neuf pays affinent le tableau en insistant sur le rejet du statut de salarié auquel sont associés ennui et dévalorisation de soi, sur le besoin de revenir à une activité au plus près de ses compétences plutôt que dans des fonctions managériales ou encore sur le fort désir d’autonomie.

Au-delà des 35 heures


Les travailleurs indépendants, hormis les auto-entrepreneurs, se répartissent selon les chiffres de l’INSEE de 2012 prioritairement dans les secteurs du commerce et de l’artisanat, de la santé humaine et de l’action, sociale, des services aux entreprises et, dans une moindre mesure, les services aux particuliers hors santé et la construction. Les auto-entrepreneurs qui représentent un quart de la population non salariée sont quant à eux investis pour une large part dans le commerce de détail hors magasin, des activités spécialisées comme le design, la traduction, mais également dans l’enseignement, les services personnels, les services administratifs et de soutien, les arts, spectacles et activités récréatives, ou encore l’information et la communication.

Qu’ils soient sous le régime de la micro entreprise ou auto-entrepreneurs, ils partagent des caractéristiques communes. Ils travaillent pour plusieurs clients ou entreprises, et entre 12% et 17% d’entre eux sont pluriactifs et cumulent des métiers différents. Du côté des auto-entrepreneurs, quatre sur dix cumulent leur activité non salariée avec un emploi salarié. On les appelle les slashers, en référence à la touche « / » du clavier et ils seraient 2,3 millions en France d’après Pôle emploi. L’ensemble de ces indépendants travaille dans l’objectif de satisfaire un besoin d’autonomie et de satisfaction intellectuelle ou personnelle. Cependant, ceux qui démarrent leur activité choisissent aussi souvent le statut d’indépendant faute de pouvoir trouver un emploi salarié dans ce secteur, comme c’est le cas pour les métiers de photographe, graphiste ou designer. Dans l’ensemble, ces freelances dépassent largement les 35 heures de temps de travail. D'après l'Inserm, 45% d’entre eux cumulent 50 heures d’activité par semaine et travaillent plus fréquemment le samedi et le dimanche. Ils sont aussi plus sensibles au stress et au phénomène de burn out. C’est particulièrement le cas des slashers qui utilisent leurs soirées, week-ends et RTT pour développer leur activité secondaire, ce qui a tendance à flouter la séparation entre vie de salarié et vie d’indépendant d’une part, et vie professionnelle et personnelle d’autre part.

Du partenaire au para-subordonné


Cette multi-activité choisie et non subie reste cependant confortable quand on la compare à l'autre catégorie de freelances du numérique dits « para-subordonnés ». Ce phénomène émergent qui a notamment explosé en France à partir du lancement du statut d’auto-entrepreneur en 2009 est fortement lié au développement de l'économie collaborative. En travaillant de façon exclusive avec une plateforme, les travailleurs indépendants qui ne cherchent pas un complément de revenus mais bien un vrai travail, se placent dans une position de subordination semblable à celle d’un salarié ne pouvant travailler que pour une seule entreprise.
Le cas des chauffeurs Uber est particulièrement représentatif de ces nouveaux rapports au travail. L'argument principal de la compagnie est d'offrir à ses « chauffeurs partenaires » une flexibilité et une souplesse horaire qui leur permet de travailler à leur convenance. D'après une étude menée par Uber X sur ses chauffeurs américains, ces derniers possèdent en majorité des diplômes universitaires et 80% d'entre eux travaillaient auparavant à temps complet ou partiel. Ils sont principalement motivés par une rémunération plus importante que lors de leurs précédents jobs, par l’autonomie (être son propre patron) et la liberté (planifier soi-même son emploi du temps) ; le tout devant permettre un meilleur équilibre entre travail et temps passé en famille, tout en maintenant des rentrées d'argent régulières. En France, où plus de 10 000 chauffeurs roulent pour Uber, un grand nombre d’entre eux sont des hommes plutôt jeunes qui utilisent la plateforme comme une réelle solution face à un marché de l’emploi bouché et discriminant. A ce niveau, l’argument portant sur la souplesse des horaires ne tient plus. L'Association Solidaire De Chauffeurs Indépendants VTC explique d’ailleurs que la plupart des chauffeurs indépendants en France doivent travailler entre 12 et 15 heures par jour et jongler avec différentes applications pour pouvoir tirer un revenu de 1 500 euros nets par mois.

Si Uber vante la liberté de ses chauffeurs, ces derniers sont pourtant soumis à l'algorithme de la compagnie qui les encourage à tourner dans les zones les plus fréquentées et propose des courses en fonction de la demande. Dans une étude récente, Alex Rosenblat, chercheuse du Data & Society Research Institute de l'université de New York, révèle que les chauffeurs d'Uber ne sont en réalité jamais leur propre patron. Connaissant toutes les courses ainsi que la localisation des chauffeurs, leur temps de travail et leur notation (par les clients), le logiciel a accès de manière asymétrique à l'information et manipule directement l'offre de travail. C'est l'algorithme qui décide quand et comment les « partenaires Uber » doivent travailler. Elle peut aussi “punir” les chauffeurs si ces derniers déclinent des offres peu rentables. En dessous de 90% d’acceptation de missions, les chauffeurs peuvent se retrouver sur une liste d’attente, sans proposition de courses, pendant au moins 24 heures (source ). Enfin, aucune modération du système de notation n’existe ; ainsi la moindre mauvaise note peut entraîner une baisse d'activité et même une radiation quand le score passe sous la barre des 4,6 sur 5.

Crowdworker et libre ?


Encore plus minoritaire, l’activité en crowdsourcing, qui commence seulement à émerger en France, nous révèle elle aussi de nouveaux rapports au travail. Comme pour les slashers, l'unité de temps et de lieu de travail disparaît : le freelance peut être missionné n'importe quand et pendant la durée qu'il souhaite. Ainsi, l'un des arguments de la plateforme de crowdsourcing française FouleFactory est de permettre à ses contributeurs de travailler dans les transports ou dans une file d'attente comme s’il s’agissait d’un passe-temps rémunéré. Les crowdworkers ont beaucoup de difficultés à expliquer en quoi consiste leur travail et à y trouver un véritable sens. En effet, à l'inverse du travail structuré et basé dans une entreprise, le crowdworking est une activité sans lieu de travail, sans collègues et sans autre rapport que celui de l'argent avec la plateforme. Le travail lui-même consiste en une succession de micro-tâches déconnectées de leur contexte, empêchant ainsi le crowdworker de s'identifier à un métier particulier. L’étude Identity and Self-Organization in Unstructured Work menée par Vili Lehdonvirta and Paul Mezier montre que pour compenser ce manque de repères, il se distancie de ce travail, le présentant comme temporaire ou éludant l’aspect déconnecté de l’activité, l'associant au statut de travailleur indépendant. D'autres en revanche assument l’aspect passe-temps rémunérateur ou fluidité du travail qui permet d'être libre de ses horaires et de consacrer du temps à d'autres activités. Enfin, on dénote une tendance à la socialisation des crowdworkers qui se regroupent sur des forums de pages Facebook ou des salles de chat de type IRC afin d’échanger leurs bons plans et créer une forme de présence en ligne.


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