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Dossier 20/12/2015

Demain, tous sous-traitants ?

Sous-traitance, crowdsourcing, auto-entreprenariat, travail collaboratif… différents phénomènes, facilités par le numérique, concourent à une externalisation du travail hors du salariat. Pour autant va-t-on, comme certains le prédisent, vers une massification du travail indépendant sous des statuts plus ou moins encadrés ?

Aux États-Unis, et depuis peu en Europe et en France, le modèle classique du salariat semble être concurrencé par des travailleurs indépendants qui réalisent des tâches que les entreprises ont externalisées.

Aux États-Unis, entre 1999 et 2014, le pourcentage de freelances est ainsi passé de 13% des actifs à plus de 30%. Entre 2004 et 2013, le nombre de travailleurs indépendants a progressé de 45% en Europe et de plus de 85% en France (enquête sur les ipros de l’EFIP), même si dans l’Hexagone le salariat sous la forme de CDI demeure dominant puisqu’il concerne 86,8% des actifs (enquête INSEE 2015). Nous sommes donc en train de vivre le début d’une évolution du travail impliquant un nombre croissant de travailleurs indépendants mais aussi davantage de personnes cumulant salariat et activité freelance en complément. Générée par de multiples causes, cette évolution pointe l'intensification de l'externalisation de l'activité hors des murs de l'entreprise.

Entre réduction des coûts et besoin d’autonomie


Si l'on rattache souvent ce phénomène à l’essor de l’économie numérique et plus récemment à la consommation collaborative, il faut toutefois préciser que l'outsourcing est antérieur à l'arrivée des ordinateurs personnels. Dès les années 70 et la fin des Trente Glorieuses, l’emploi et le travail salarié se modifiaient déjà afin de permettre aux entreprises de développer leur compétitivité et de réduire au maximum leurs coûts. Pour les individus, la donne a aussi changé. Depuis 1982, le taux de chômage en France n’est pas descendu en-dessous de 7% et touche plus de 25% des jeunes. Face à une demande plus forte que l'offre, le pouvoir de négociation s'est largement érodé, obligeant les salariés à accepter des contrats de travail moins avantageux et plus précaires. Cette asymétrie explique la part grandissante de travail indépendant subi, notamment chez les seniors qui, malgré des compétences élevées, peinent à retrouver un emploi salarié. Dans un même temps, et presque paradoxalement, certains profils les plus diplômés, craignant le moins les aléas du chômage, aspirent à une forme d’épanouissement dans le travail, qu’ils associent à une demande croissante d’autonomie, demande à laquelle le monde de l’entreprise répond mal.

Une mise en relation déterritorialisée


Et le numérique dans tout ça ? S’il n’est pas vraiment l’élément déclencheur de ce phénomène d’externalisation, il joue un rôle d'accélérateur et de facilitateur en proposant non seulement de nouvelles organisations du travail mais aussi des infrastructures web facilitant la mise en relation des entreprises avec un gisement mondialisé de travailleurs. Les entreprises disposent ainsi d’un accès élargi à une force de travail variée, susceptible d’accomplir aussi bien des projets complexes que des micro-tâches.

Certaines plates-formes comme Eyeka ou Hopwork proposent des missions dans un registre plutôt complexe, qui concernent généralement des métiers liés au développement numérique, à la création (graphiste, designers), au marketing ou à la rédaction de contenus, avec des niveaux de rémunération correctes. Avec ce système, nous ne sommes pas loin de l'utopie de Gustave de Molinari qui, au 19e siècle, imaginait des bourses du travail dans lesquelles l’ouvrier pouvait louer sa force de travail aux plus offrants… à la seule différence que ce sont les travailleurs demandant le salaire le moins élevé qui l’emportent, mettant ainsi en concurrence les indépendants des pays occidentaux avec ceux des pays où la protection sociale est moins forte !

Dans un même ordre d’idées, les activités de recherche et développement, longtemps gardées en interne, ne sont pas à l'abri de l'externalisation avec l'open innovation. Des plates-formes entièrement dédiées à l'innovation ouverte comme Spigit ou Studyka, proposent à des indépendants, des étudiants ou des start-ups de fournir des idées ou des applications innovantes sous forme de concours avec récompense à la clé.

Une nouvelle exploitation


Cette externalisation prend également la forme d’une sous-traitance de micro-tâches qui échappent encore à l'automatisation. On parle alors de crowdsourcing, expression que l'on peut traduire par externalisation vers les foules. Mechanical Turk est certainement la plate-forme la plus connue, mais il en existe bien d’autres, comme ClickWorker ou LiveOps. Mechanical Turk est une plate-forme de micro-job créée en 2005 par Jeff Bezos, patron d'Amazon, qui permet de mettre en relation des travailleurs indépendants, surnommés « turkers », avec des entreprises souhaitant externaliser des travaux qui échappent à l’automatisation numérique, comme l’identification d’images ou la comparaison de factures. Ces tâches sont divisées en petits tronçons et distribuées parmi 500 000 travailleurs en échange d’une rémunération très basse (entre 0,5 et 15 centimes la tâche).

Travail ou occupation ?


Qu’il s’agisse de plates-formes de micro travail comme Mechanical Turk, de micro services à la personne, comme TaskRabbit, ou de sites de location entre particuliers comme OuiCar.fr ou AirBnB, l’ensemble de ces entreprises repose sur une notion assez floue de l’activité des usagers. S’agit-il de travail ou d’une occupation rémunérée ?

La frontière entre les deux est parfois difficile à cerner, surtout quand le travailleur peut aussi être consommateur, comme c’est le cas pour OuiCar.fr ou AirBnB. Une personne qui utilise sa voiture dans un covoiturage ou qui sous-loue son appartement pendant ses vacances peut-elle être considérée comme un travailleur ? Sur AirBnB, l’activité de location est considérée par 46% des utilisateurs comme un “à-côté”, mais cette dernière peut aussi se transformer en vrai travail. D’après les chiffres du Syndicat des hôteliers (source ) 20% des offres d’appartement parisiens émanent de multi propriétaires pouvant louer jusqu’à une centaine de logements dans la capitale. Cela représente un business extrêmement profitable, puisque l’activité est dispensée de l’impôt sur les sociétés. Même tentation de travail au noir sur les sites de location de voiture entre particuliers comme Drivy, qui permet à quelques utilisateurs intensifs de gagner selon le site entre 200 et 500 euros par mois. Sur les plates-formes permettant d’effectuer des mini services à la personne, les choses sont encore différentes. Sur Youpijob par exemple, les utilisateurs sont appelés “jobbeurs” et peuvent être aussi bien des auto-entrepreneurs que des “particuliers compétents”, c’est-à-dire des travailleurs occasionnels qui ne déclarent pas forcément leurs revenus. Enfin sur le site de crowdsourcing Foule Factory, les internautes peuvent effectuer des micro tâches pour un montant ne pouvant pas excéder 3 000 euros par an. Pourquoi cette limitation ? Pour éviter justement que cette “nouvelle forme d’occupation rémunérée” ne soit considérée aux yeux de la loi comme un véritable travail.
Pourtant, d'après le rapport 2015 Enjeux et perspectives de la consommation collaborative publié par le ministère de l'Économie, de l’Industrie et du Numérique, “l’uberisation” de l’économie peut constituer une source de revenus majeure. Pour 23% des ménages français, ces nouvelles activités apportent plus de 30% des revenus voire, pour 9% d’entre eux, la moitié de leurs revenus. L’argent gagné constitue un complément permettant de boucler les fins de mois ou bien, pour les plus précaires comme les jeunes ou les séniors, une alternative au chômage longue durée et un rempart contre la pauvreté. Mais ce rempart reste bien dérisoire face aux bénéfices engendrés par des entreprises qui évoluent dans une zone grise du droit du travail.


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