Digital Society Forum Digital Society Forum
Dossier 20/12/2015

Emplois : où vont-ils naître, où vont-ils mourir ?

La numérisation innerve et modifie désormais tous les secteurs de l’économie traditionnelle. Mais est-il possible d'anticiper ce renouvellement du paysage économique ? Sait-on quels secteurs et quels acteurs seront touchés ?

« L'évolution devrait se faire en deux temps » expliquent les chercheurs de l'Université d'Oxford Carl Benedikt et Michael Osborne. Premiers touchés par l’automatisation, les secteurs des transports et de la logistique, les emplois de bureau et d’administration et les fonctions de production. Puis ce seront les emplois dans les services, dans la vente et la construction, du fait du développement de robots et logiciels capables de créativité et d’intelligence sociale. Au final, 47% des actifs se trouvent dans des secteurs à haut risque de chômage.

Dans quels secteurs ?


À l'inverse, d'autres secteurs devraient devenir plus dynamiques. Celui des nouvelles technologies en premier lieu, mais aussi l’environnement, le management, l'éducation, les arts ou encore les médias, présentent d'avantage de perspectives créatrices analyse l'institut Roland Berger. Les créations concerneront toutefois les fonctions hautement qualifiées comme des compétences scientifiques, de conception ou des capacités psychosociales dans les services. Autrement dit, la révolution digitale crée de nouvelles polarisations au sein des secteurs d'activité.

Faut-il pour autant limiter l'introduction des nouvelles technologies pour se prémunir des destructions d'emplois ? Au contraire, les études réalisées au niveau des firmes ou des secteurs d’activité relèvent que les secteurs qui investissent dans les TIC sont plus dynamiques et tendent à être créateurs. Paradoxal ? Certes, ces emplois pourront se révéler obsolètes passé quelques années, préviennent certains et le bilan global reste incertain du fait des pertes essuyées ailleurs. Mais il n'y a pas d'innovation sans automatisation, martèle l’un des fondateurs du magazine Wired, Kevin Kelly. Sans elle, pas de nouveaux débouchés et pas de nouvelles méthodes de production. Or, fin 2011, la France comptait 34 000 robots, un chiffre très inférieur à celui de l’Italie (61 000) ou de l’Allemagne (163 000) selon la Fédération internationale de la robotique – une observation qui expliquerait en partie notre retard de compétitivité. La solution viendrait-elle des industries numériques ?

GAFA, illusionnistes ?


Six milliards d'euros, 232 000 emplois indirects créés en Europe dont 78 000 en France. Ces chiffres sont attribués à l'hégémonique Facebook par le cabinet d'étude Deloitte, rien que pour l'année 2014. Le réseau social de Mark Zuckerberg, Google et consort, sont-ils les viviers de l'emploi de demain ? Rien n'est moins sûr.

Outre que Facebook a commandé cette étude à l'institut Deloitte et fourni toutes les données, la méthode appliquée est discutable. Le calcul de l'activité économique intègre par exemple l'équipement en matériel (smartphone, forfaits) : « Etant donné la popularité de Facebook, on suppose qu'une proportion de la demande de nouveau matériel vient du désir d'utiliser Facebook », estime l'institut. Grâce au taux de remplacement moyen, l'activité du réseau social grimpe ainsi de 1,8 milliards d’euros et se voit créditée de 16 000 créations d’emplois. Sur l'ensemble de l'étude, 16% des ventes de smartphones sont ainsi attribuées à Facebook.

« Ces résultats n'ont aucun sens » s'énerve l'économiste Roger Noll dans le Wall Street Journal. En revanche, le nombre d’employés de Facebook n’est pas sujet à débat. Actuellement, le réseau social en compte 10 082. En France, quelques dizaines de salariés œuvrent ainsi pour un chiffre d'affaires de quelques centaines de millions d'euros. Le constat est valable pour d'autres mastodontes : Amazon totalise 110 000 employés (dont une partie devrait disparaître au profit de… robots), Google 46 000 et Twitter 4 100, avec 300 licenciements en perspective. La caractéristique de ces firmes est plutôt de générer beaucoup de revenus avec peu d'employés que d'embaucher largement. En moyenne, Google génère un million de dollars de chiffre d’affaires par employé mobilisé !

Solution start-up ?


La croissance de l’emploi reposera-t-elle à l'inverse sur les PME ? Plusieurs études affirment que l'effet des TIC serait destructeur d'emploi dans les grandes entreprises et créateur dans les petites structures. En fait, les premières intègrent d'avantage d'innovations dites « de processus » (optimisation des flux d'information, outils de collaboration par exemple), dont l'impact sur l'emploi est plutôt négatif. Tandis que les petites entreprises profitent plutôt des effets positifs générés par les « innovations de produits ».

Quand aux start-ups, les chiffres avancés par le cabinet de conseil Ernst & Young et France Digitale sont selon eux encourageants : en 2013, les effectifs des 116 start-ups interrogées ont augmenté de 22% par rapport à 2012, avec un total de 7 566 emplois créés (dont 91% de CDI). Ce chiffre semble cependant bien faible au regard des 132 500 destructions enregistrées à la même période, mais assez pour convaincre des grands groupes de l'industrie et des services de mettre un pied dans l'innovation collective et développer des incubateurs et des accélérateurs de start-ups. Comparés à des entreprises installées, les jeunes arrivants restent toutefois des employeurs plus modestes. CBS Corporation, l’un des plus important réseau de télévision, compte par exemple 21 000 employés alors que Netflix, service de streaming américain ne repose que sur 2 200 postes pour un chiffre d’affaires qui a dépassé en 2014 celui de CBS ! De même, reposant sur des modèles nouveaux, les acteurs de l’économie collaborative affichent un ratio utilisateurs/salariés très élevé, par comparaison avec l’économie classique. Ainsi, Blablacar leader mondial du covoiturage, dispose de 20 millions d’utilisateurs dans le monde pour… 300 employés !

Les start-ups auront-elles la latitude nécessaire pour continuer à se développer ? « Il ne faut pas se leurrer » prévient Nicolas Colin ingénieur, énarque et créateur de The Family, une société d’investissement qui aide les start-ups numériques : « Nos dirigeants regardent souvent le monde des start-ups comme un bac à sable sympathique où des enfants s’amusent. (...) Tant que ces nouveaux acteurs sont petits et ne dérangent pas, tout va bien, mais dès lors qu’ils déstabilisent des filières ou des champions nationaux, (...) le numérique devient dangereux, fraudeur, liberticide et destructeur d’emploi ». Selon lui, les pouvoirs publics devraient encourager ces innovateurs, potentiellement créateurs d’emploi, plutôt que de chercher à protéger les acteurs historiques. Par ailleurs, si l'économie du « winner takes all » peut propulser les innovations des start-ups aux côtés des plus grands, elles peuvent être absorbées, à l'image de WhatsApp avalé par Facebook. Dans le secteur de l’innovation numérique, les restructurations sont nombreuses. Qui créera donc les emplois de demain ? La réponse ne dépend pas seulement des dynamiques économiques, mais aussi des politiques et des dispositifs législatifs, institutionnels, administratifs et sociaux qui encadreront ces évolutions.


Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

Les sources de cet article


S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF