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Dossier 20/12/2015

Quand la numérisation s'attaque aux classes moyennes

« La robotisation pourrait être aux cols blancs ce que la mondialisation fut aux cols bleus. » Alors que de plus en plus d'études travaillent à identifier les postes les plus menacés par l'automatisation, plusieurs estiment que la classe moyenne pourrait être la plus touchée.

Lors de sa parution en 2014, l'étude menée par le cabinet Roland Berger a généré une grande inquiétude en France. Ses conclusions sont en effet spectaculaires : avec le progrès informatique et les avancées de la robotique, 42% des métiers de l'Hexagone présentent une probabilité d'automatisation forte. Les emplois constitués de tâches routinières et répétitives ne sont plus les seuls menacés et les emplois intellectuels ne sont pas nécessairement protégés comme on pouvait le croire : « Les progrès technologiques déplacent la frontière entre les métiers que l’on savait automatisables et ceux que l’on croyait préservés » conclut l’étude.

Une première découverte est venue perturber nos certitudes : les activités faiblement qualifiées, ne sont pas forcément constituées de tâches routinières et répétitives. Elle est démontrée par les deux chercheurs qui ont inspiré le cabinet Berger, Carl Benedikt et Michael Osborne, qui s’expliquent : contrairement à un télévendeur, une femme de ménage réalise par exemple toute une série de tâches d'entretien diverses. Il faudrait soit un robot très complexe, soit toute une série de robots pour effectuer le même travail. Plus étonnant, ces deux économistes ajoutent que les raisonnements de haut niveau sont même plus simples à reproduire que des aptitudes sensorimotrices humaines (comme la dextérité) : « Une partie d'échecs est plus facile à coder que l'action de casser un œuf sur le bord d'un bol. » Coiffeurs, cuisiniers, jardiniers ont encore de beaux jours devant eux.

Une polarisation de l'économie


Cette découverte en a permis une autre : les tâches répétitives et routinières ne constituent pas tant l’activité des emplois peu qualifiés que des emplois intermédiaires. Avec les progrès technologiques, c’est toute la vague de tertiarisation qui a accompagné le développement des services qui est menacée. « Les ordinateurs pourront à terme effectuer toutes les tâches auxquelles un raisonnement logique ou un modèle statistique peu apporter une réponse » résument Frank Levy and Richard Murnane dans leur ouvrage Dancing with Robots. Courtier en assurance ou comptable par exemple sont des métiers particulièrement visés, tout comme les agents immobiliers, les secrétaires, les pilotes et autres conducteurs ou encore les personnels médical.

Cette réflexion rejoint la thèse l'économiste du MIT David Autor : la polarisation de l'économie. En décomposant les emplois américains en trois niveaux, il démontre que les emplois peu qualifiés qu'il classe en niveau trois (les services à la personne et les métiers de bouche) ont enregistré une croissance à deux chiffres entre 1999 et 2007 aux Etats-Unis alors que les emplois de niveau deux qui forment le milieu de la hiérarchie sociale (les emplois administratifs et les ouvriers qualifiés) ont chuté. Ces derniers ne représentent plus que 45% des postes en 2012 contre 60% en 1970. Sa conclusion est assez radicale : avec le progrès technologique, ce n'est pas tant la demande d'emplois moins qualifiés qui baisse que celle des emplois intermédiaires amenés à être automatisés. Or, selon le rapport d'Anna Sabadagh, les travaux empiriques sur le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l’UE vérifient tous ce constat.

La fin de l'idéologie de la Silicon Valley ?


Ces deux découvertes ne seraient pas aussi inquiétantes si ces destructions massives permettaient aux classes moyennes d'accéder à des emplois plus qualifiés (de niveau un selon Autor). Mais ce ne serait pas le cas, au contraire. Trois économistes de l'Université de Colombie Britannique, Paul Beaudry, David Green et Ben Sand observent à la fois une érosion généralisée de l'employabilité et un mouvement de déqualification.

Les emplois attendus demain ne mobilisent ni les mêmes publics ni les mêmes qualifications. Et pour l’heure, faute de compétences adaptées, les classes moyennes mises au chômage se déportent vers des emplois moins qualifiés, faisant stagner la rémunération de ces postes. Ce, alors même que les salaires des emplois les plus qualifiés s’envolent : en 2011, le salaire médian américain avait perdu 10% et l'année suivante, 10% de la population s’est partagé plus de la moitié des revenus du pays. Pour combler ce besoin de nouvelles compétences, pour que les chômeurs puissent exploiter les nouvelles technologies et créer leur propre emploi, un sursaut éducatif est nécessaire - c’est d’ailleurs l’une des seules propositions qui fasse consensus parmi les économistes.

Le modèle social traditionnel chamboulé


La montée des inégalités engagée depuis les années 2000 est constatée par de nombreux économistes, dont le prix Nobel d'économie Paul Krugman. Alors que la productivité dépasse des sommets, les nouvelles technologies neutralisent le mécanisme de partage de la valeur. Un des enjeux posés par cette nouvelle révolution est donc de déterminer la manière dont les gains de productivité générés par les entreprises seront partagés, notamment entre les détenteurs du capital et les travailleurs, mais aussi entre travailleurs plus ou moins qualifiés.

« L’automatisation menace les emplois qualifiés et bien rémunérés qui forment l’ossature des classes moyennes. De quoi déstabiliser le cœur des sociétés des pays développés » avertit le cabinet Berger. Un sondage effectué par le Pew Research Center montre que 48% des économistes interrogés craignent que ces déséquilibres mènent à des émeutes, des troubles sociaux voire à la création d'une « sous-classe » inemployable permanente. Quel est le meilleur scénario pour éviter des conséquences désastreuses ? Adapter par le haut, propose l'institut Berger avec d’autres chercheurs comme les économistes du MIT Erik Brynjolfsson et Andrew MacAfee : investir dans les infrastructures numériques, soutenir la recherche et le développement, repenser la protection sociale ou encore développer des clusters importants pour lutter à l'international.


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