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Dossier 20/12/2015

Le numérique détruit-il plus d'emplois qu'il n'en crée ?

La révolution numérique, les progrès de la robotique et de l'Intelligence Artificielle vont-ils détruire plus d'emploi qu'ils n'en créent ? Oui … et non. Malgré le renouveau des travaux sur le sujet, aucune théorie ne s'impose.

Alors que l'économiste Daniel Cohen soutenait dans un ouvrage paru en août 2015 que « nous vivons une révolution industrielle sans croissance », le cabinet d'études Deloitte publiait au même moment un travail concluant que le numérique est « une formidable machine à créer de l'emploi ». Même controverse avec ce sondage réalisé par le Pew Research Center auprès d'un panel de 1 896 experts. Interrogés sur l'avenir de l'emploi d'ici 2025, 52% estiment que le ratio création/destruction va s'équilibrer grâce l'apparition de nouveaux emplois et 48% redoutent une destruction plus importante, des cassures dans l'ordre social, voire la formation d'une sous-classe inemployable permanente.

La révolution digitale, une déception économique ? Après les discours mirifiques, certaines études ont de quoi inquiéter. Dans une vingtaine d'années, 47% des métiers seraient menacés d'automatisation aux Etats-Unis et 42% en France, selon deux études menées avec la même méthodologie dans chaque pays. Mêmes proportions au niveau européen selon les évaluations du think tank Bruegel : 51% en Allemagne, 55% en Espagne ou encore 56% en Pologne. Face à cela, Google, Amazon, Blablacar et consorts ne créent pas tant d'emplois. La dynamique est plutôt de maximiser la productivité avec peu d'employés, de se reposer sur des bases d'utilisateurs ou d'automatiser une partie de la production. Les destructions seront-elles par conséquent supérieures aux créations ?

Les pertes seront compensées


« Episode intermédiaire », défend Marc Andreessen, entrepreneur et investisseur de la Silicon Valley, qui prend l'Histoire à témoin : les progrès technologiques ont toujours créé du chômage durant une période de « destruction-créatrice », selon la formule de Joseph Schumpeter, avant de revenir à l'équilibre. Ainsi, les tâches les plus pénibles seront confiées aux robots laissant les humains se consacrer à des activités plus qualifiées, créer de nouveaux biens et de nouveaux désirs. La quantité de travail n'est pas fixe et les humains trouveront toujours à travailler, même si les machines venaient à les remplacer partout.

Dans cette optique plutôt libérale, trois mécanismes économiques traditionnels vont permettre de rééquilibrer la balance des emplois. Le premier repose sur l'historique « loi de Say », selon laquelle « l'offre crée sa propre demande ». Avec de nouveaux produits numériques qui élargissent les marchés, la nouvelle économie devrait stimuler l'offre, donc la demande. Second mécanisme, la réduction des coûts de production obtenue grâce à l'automatisation : elle permet de faire baisser le prix de vente et devrait assurer une demande forte. Enfin, l'augmentation de la productivité des salariés assistés par la technologie qui par ricochet, stimulerait la consommation mais aussi les salaires.

Combinées, ces dynamiques peuvent assurer un renouvellement du marché de l'emploi suffisant pour compenser les pertes liées à l'automatisation, comme elles l'ont fait par le passé. À condition toutefois que les gains de productivité ne soient pas appropriés uniquement par l'entreprise mais aussi répartis entre les consommateurs (par la baisse des prix) et les employés (par la hausse des salaires).

Des robots partout ?


Et si cette fois, c'était différent ? Depuis les années 2000, « la productivité atteint des records, l'innovation n'a jamais été aussi rapide et pourtant, le salaire moyen baisse, tout comme le nombre d'emplois » constatent deux économistes du MIT, Erik Brynjolfsson et Andrew MacAfee. La productivité augmente non plus grâce à davantage de travail humain mais bien grâce à l'amélioration des logiciels et aux algorithmes. Ces versions digitales de l'intelligence humaine vont changer les professions d'une façon dont nous n'avons pas idée, prophétisent-ils.

D'où leur interrogation : et si les machines n'allaient plus compléter l'homme mais s'y substituer ? « Jusqu'ici, la diffusion des technologies de l'information a été une révolution à bas bruit qui affectait nos vies à la marge » commente Brynjolfsson. Le deuxième âge de la machine dans lequel nous venons d'entrer est différent : combinatoire, exponentielle, la rapidité de l'évolution technologique est désormais vertigineuse.

Pour eux comme pour Jeremy Rifkin, auteur d'un ouvrage sur « la fin du travail », l'automatisation va remplacer une partie de plus en plus grande des activités humaines, même complexes. « Les machines excellent actuellement aux tâches routinières, qu’elles soient physiques ou mentales. Mais je ne sais pas de quoi elles seront capables demain – il y a dix ans, je ne les imaginais pas conduire une voiture ! » s'enthousiasme Brynjolfsson. « J'aimerais me tromper, mais une fois ces technologies déployées, où aurons-nous besoin d'humains ? » demande MacAfee.

De la substitution, à quel degré ?


On peut toutefois soupçonner ces deux technophiles d'être un peu trop optimistes vis-à-vis de la vitesse d'évolution. Les économistes Frank Levy et Richard Murnane objectent que les ordinateurs et automates ne peuvent réaliser que des travaux codifiables, programmés. Réfléchissant en termes de tâches plutôt qu'en termes d'emploi, ils constatent que l'automatisation peut effectuer les tâches routinières (cognitives ou manuelles) mais qu'elle est impuissante face aux tâches non routinières (qui requièrent un haut niveau de créativité ou des interactions personnelles). Une partie des compétences « sensorimotrices » sont protégées – ce qui n'a pas empêché la création de la voiture autonome alors même que la perception humaine semblait in-automatisable.

La polarisation de l'économie, défendue par l'économiste du MIT David Autor, prolonge cette approche. Les tâches routinières automatisables concernent le milieu de la hiérarchie sociale, alors que l'emploi se maintient à chaque extrémité de l'échelle des compétences. L'automatisation est ainsi un facteur de déqualification potentiel : une partie des travailleurs de la classe moyenne se déporte vers les emplois moins qualifiés à défaut de posséder les compétences nécessaires pour occuper des postes supérieurs.

Autor rejoint ainsi l'approche dite du « skill biased technological change » (ou progrès technique biaisé en faveur des plus qualifiés). Fondée sur le niveau de compétence, cette théorie démontre que les emplois disponibles et créés se déplacent vers le haut de l'échelle des compétences, engageant une véritable course éducative entre l'innovation et l'éducation. Dans cette conception, l'automatisation se substituerait à la fois aux emplois les moins qualifiés et aux emplois moyens.

Une révolution sans croissance


Une dernière théorie, assez inédite, remet en question l'idée d'une croissance endogène. « La société numérique est habitée par un étrange paradoxe : jamais les perspectives technologiques qu'elle annonce n'ont parues aussi brillantes, mais jamais les perspectives de croissance n'ont été aussi décevantes » écrit Daniel Cohen dans son dernier ouvrage. Et si cette situation devenait la norme ? Pour l'économiste américain Robert Gordon, le ralentissement de la croissance américaine n'est pas un phénomène momentané amené à s'estomper mais un retour à un rythme pré-industriel, après une parenthèse exceptionnelle. Le numérique est-il porteur d'une innovation sans emploi, s'interroge alors Hubert Guillaud ?
À écouter Gordon, la révolution numérique n'est qu'une pâle copie de celle qui l'a précédée et elle a déjà utilisé tout son potentiel. L'une a inventé l'électricité, développé les services et créé huit décennies de productivité intense, l'autre culmine avec le smartphone, se réduit à une décennie de productivité et ne parvient pas à créer de société de consommation vraiment nouvelle. Soit l'inverse de tout ce que peuvent penser Brynjolfsson et MacAfee. Mais que ce soit parce que les robots se sont accaparés tous les emplois ou parce qu'une nouvelle économie qui ne connaît pas le plein emploi s'est imposée, certains interrogent : pourquoi redouter une société où les hommes travailleraient peu pour se consacrer à d'autres activités ?


Les commentaires

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Eglantine Paquin
Eglantine Paquin 23/03/2017 10:22:35

Le numérique a créé des emplois, mais les grandes avancées dans le numérique ont remplacé les personnes qui s'occupaient de ça, c'est un cercle vicieux quelque part

Olivia Dumont
Olivia Dumont 15/03/2017 21:33:41

Merci pour cette recommandation Thierry Taboy

Thierry Taboy
Thierry Taboy 21/10/2016 10:06:31

Bonjour. Sur le sujet de l'économie de la connaissance, je vous engage à lire le livre et les publications d'Idriss Aberkane. Bien à vous.

Paul Zeturf
Paul Zeturf 18/10/2016 19:25:55

Les robots et algorithmes prennent les tâches les plus pénibles et répétitives de manière générale. Cela va dans le bon sens pour notre 'confort' mais la période de transition dans laquelle nous sommes n'est pas la plus confortable puisque nous ne réfléchissons que par valeur ajoutée comptable.
Les robots nous remplacent donc en ce moment et le contrat social est à revoir au niveau mondial. Le nouvel équilibre arrivera bien un jour, en attendant il vaut mieux être très qualifié pour sortir son épingle du jeu.

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