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Dossier 01/07/2015

Aménager d’autres dispositions attentionnelles

Comment faire face aux attaques répétées contre notre attention, dépasser la dimension aliénante de l’économie de l’attention ? « Si nous réalisions à quel point notre écologie de l'attention est fragilisée, nous ferions en sorte de préserver un espace où penser, échanger ou dialoguer » analyse simplement le philosophe Matthew Crawford dans Le Monde.

Exemple pratique : au restaurant, il demande à éteindre la musique, et personne ne s’en offusque. Mais pour créer cet « espace où penser », ce chercheur multi-diplômé privilégie surtout le travail manuel : « Pratiquer une activité technique qualifiée, telle que faire la cuisine ou jouer d'un instrument de musique, concentre notre énergie » affirme-t-il. Lui-même a d’ailleurs ouvert un atelier de réparation de motos…

L’expérience esthétique, cadre propice à une attention désaliénée


Il s’agirait donc de (se) construire des cadres épargnés, où l’on fait attention à l’attention, aménager notre environnement de façon à y agencer et protéger des expériences attentionnelles plurielles. Face au double constat de la surcharge cognitive et de l’exploitation capitaliste de l’attention, le philosophe Yves Citton invite à ce que nous redirigions collectivement notre attention vers ce qu’il nomme des « écologies de l’attention »
.
Jean-Marie Schaeffer, directeur d’études à l’EHESS, parle de l’expérience esthétique comme de l’une de ces expériences attentionnelles plurielles. Loin de cantonner l’esthétique à l’art, il s’intéresse à tout ce qui dépasse l’« attention polarisée ». Quand je traverse la rue, je regarde la voie avec un but en tête : éviter de me faire écraser. Mais lorsque je regarde un paysage, lis un roman, observe une œuvre d’art, je regarde… pour regarder. « Dans l’expérience esthétique, nous laissons notre esprit vagabonder », explique-t-il au micro de France Culture. Soit accepter de ne pas « comprendre tout de suite », prendre le temps de l’observation. Le philosophe prend ainsi l’exemple de Playtime du réalisateur Jacques Tati, qui excelle dans l’art de multiplier les scènes dans un même plan. Il « laisse le regard libre » et permet à chacun de distribuer son attention, de faire des choix.

Ainsi, une première façon de développer une politique de l’attention consisterait à favoriser l’expérience esthétique, en tant qu’expérience sans fin en soi, gratuite et non polarisée. C’est aménager des cadres qui permettent aux individus de se perdre dans l’inconnu de la contemplation.

Le care ou l'éthique de l'attention


L’exploitation économique et industrielle de l’attention oublie et voile une autre dimension de l’attention : l’attention à l’autre. Il y a en effet une articulation entre l’attention et le care (le souci, le soin, l’attention, en français) : on peut être attentif, c’est-à-dire être sur ses gardes, comme on peut être attentionné, c’est-à-dire prendre soin de l’autre, attitude qui implique une suspension de son intérêt personnel. Yves Citton insiste sur le mot “faire” dans “faire attention” car cette éthique de l’attention est nécessairement active, dynamique, vectorielle. La chercheure Sandra Laugier, dans L’éthique comme attention à ce qui compte, souligne : « Avant de devenir ce qui se compte, l’attention se définit par le fait de déterminer ce qui compte - et donc ce qui mérite d’être compté. » Elle rajoute que « l’éthique de l’attention qui s’esquisse [...] implique un aménagement très particulier de nos dispositions attentionnelles. Là où les praticiens de l’économie de l’attention (publicitaires, managers et autres spins doctors) raisonnent en termes de figures saillantes, il s’agit au contraire de se rendre attentif à ce qui paraît n’avoir rien de remarquable au sein de la vie ordinaire. »

Ainsi, le care comme l’expérience esthétique induisent des expériences attentionnelles désaliénées. Désaliénées en tant qu’elles sont non productives et sont une fin en elles-mêmes. Notons que plutôt qu’une démarche individuelle, penser les « écologies de l’attention », c’est penser à une politique que l’attention. La psychologue Pascale Molinier explique par exemple que « le care n’est pas enraciné dans la nature humaine [...], ne se déclenche pas instinctivement au contact du désarroi et de la dépendance d’autrui, [et qu’il] est le produit d’un effort collectif, d’une culture de soin, laquelle est contingente et peut disparaître. »


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