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Dossier 01/07/2015

Quand les concepteurs s’intéressent à notre attention : entre protection et captation

Depuis que l'ordinateur personnel puis les smartphones sont entrés dans la vie de millions de personnes, les concepteurs d’interfaces informatiques cherchent le meilleur moyen d’adapter ces outils à nos capacités d’attention.

Cette volonté d’adapter la machine à l’homme est une affaire vieille de plus d’un demi-siècle. Déjà, dans les années 50 et 60, le pionnier de l’informatique moderne, Douglas Engelbart, se penchait sur les interfaces homme-machine et inventait la première souris d’ordinateur mais aussi la station de travail informatisé que tout le monde connaît aujourd’hui, à savoir un écran et un simple clavier. Pour lui, l’outil informatique en réseau devait permettre l’augmentation de l'intelligence humaine ; pour cela, il fallait que chacun puisse utiliser un ordinateur de la manière la plus simple possible. La démocratisation de l’outil informatique dans les années 80 puis l'arrivée du web et des mails vont à nouveau faire évoluer les interfaces.

Privilégier l’attention périphérique


Entre 1991 et 1995, sur le mythique campus de Xeros Park, Mark Weiser et John Seely Brown se demandent comment concevoir des interfaces qui tiennent compte des propriétés de l’attention humaine. L’objectif : solliciter par exemple l’attention d’un utilisateur au bon moment quand le système le requiert, ou, à l’inverse, lui donner des informations de manière périphérique sans perturber son activité principale. Ils mettent alors au point un nouveau concept, la technologie calme (calm technology). Leur idée : profiter de la miniaturisation des composants électroniques et de l'augmentation exponentielle de la puissance de calcul des processeurs pour rendre l'outil informatique non seulement « invisible », tout en étant omniprésent. D'après leurs prévisions, aux environs de 2020, notre environnement aurait été équipé d’un système informatique ubiquitaire via des millions de petits ordinateurs cachés dans notre mobilier et connectés entre eux. Cette “informatique ambiante” aurait répondu à notre voix, à nos gestes et communiqué avec nous via des interfaces innovantes pouvant s'adresser à notre attention périphérique. Pour expliquer le système, Mark Weiser le compare à celui des panneaux routiers : nous sommes tellement habitués à les déchiffrer que leur signification nous vient naturellement sans que l'on y fasse attention de manière volontaire.

Épure graphique


Inspiré par les recherches menées dans différentes disciplines (sciences cognitives, ergonomie, design, informatique), le design des services web répond à présent à certains codes et principes permettant d'économiser notre attention. Google a ainsi volontairement épuré la page d’accueil de son moteur de recherche pour permettre aux utilisateurs de se focaliser sur l'essentiel. Sur une liste de recherche particulièrement longue, des repères visuels aident les internautes à garder le fil, tandis que plusieurs sites mettent en place des pages dont le scrolling ne s'arrête jamais (Tumbr, Facebook ou Twitter mais aussi des sites d'information) même si ce procédé est critiqué par certains designers qui lui reprochent de perdre les utilisateurs. Enfin, certains sites de e-commerce, comme Amazon, permettent d'opérer des recherches non linéaires, via un moteur, puis de naviguer dans des listes d'articles afin de maintenir l'attention au maximum.

Déléguer le tri des courriels


La gestion – et par conséquent le tri – des courriels est aussi un problème qui, d’après les études de l’Observatoire sur la responsabilité sociétale des entreprises, nous fait perdre quasiment deux heures par jour. Ainsi, pour classer plus efficacement l'importance des messages reçus au travail, l'entreprise Seriosity propose de gérer l'information comme une ressource rare. Chaque utilisateur se voit doté d'une certaine somme de monnaie virtuelle, les Serios ; à chaque nouveau courriel, l’expéditeur doit payer le destinataire en Serios ; plus la somme est importante, plus le message est classé par le système comme tel, et plus il a de chances d'être lu par son destinataire, qui, en échange, reçoit cette monnaie. En se basant sur le principe de rareté des ressources, le système permet de prioriser les messages. Du côté d'IBM et de Google, l'utilisateur conserve le contrôle final sur un tri majoritairement réalisé par des algorithmes qui s’inspirent de techniques de l’intelligence artificielle. Ainsi, l'Inbox de Google classe les courriels par catégories : notifications de réseaux sociaux, messages issus de forums, réservations de voyage, achats, etc. L'application privilégie aussi l’attention périphérique en montrant un aperçu du contenu sans avoir à les ouvrir. Du côté d'IBM, la messagerie Verse s'inspire des réseaux sociaux comme Facebook et définit, en fonction d’une hiérarchisation des tâches et d’un planning, les correspondants prioritaires.

Les algorithmes prennent le pouvoir


Pour préserver notre attention, nous abandonnons donc progressivement la gestion de notre courrier ainsi que nos recherches d’information à des algorithmes complexes. C’est notamment le cas de Google qui, en 1998, a mis en place l'algorithme Page Rank. À une époque où les recherches sur le net relevaient davantage de la loterie, le pari de Sergueï Brin et Larry Page était de classer des centaines de millions de sites en comptant le nombre d'hyperliens pointant vers une page web : plus la page possède de liens entrants, plus elle peut légitimement être considérée comme une référence. À présent, Page Rank s'efface au fur et à mesure que le moteur de Google apprend à connaître les utilisateurs via leur historique de recherche. Désormais, chaque internaute a accès à des résultats personnalisés, adaptés à son profil.

Technologie calme, un horizon inatteignable ?


Malgré les nombreux travaux de recherche réalisés dans ce domaine, le concept de technologie calme imaginé par Mark Weiser et John Seely Brown ne s’est jamais imposé dans la conception des interfaces utilisateurs couramment utilisées. Néanmoins, on retrouve de manière plus ou moins explicite des applications de ce concept ; le bracelet connecté Jawbone Up, par exemple, dont les seules interfaces existantes sont une diode et un système de vibrations, permet d'envoyer des notifications à l'utilisateur ou de le réveiller à la fin d'un cycle de sommeil complet. De même, le défunt lapin Nabaztag qui permettait de notifier l'arrivée d'un courriel par un mouvement d'oreille, fut un échec commercial.

Mais les concepteurs d’applications ou de services informatiques ne travaillent pas toujours pour préserver notre attention, il arrive aussi qu’ils cherchent à la capter dans une perspective contraire à l’idée de technologie calme. C’est notamment le cas du jeu Candy Crush Saga ou même des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter qui capturent les utilisateurs dans ce que l’anthropologue Natasha Schüll décrit comme “la zone de la machine”. En se basant sur les cas d'addiction aux machines à sous, elle a découvert que la motivation de la plupart des joueurs n’est pas la possibilité de gagner de l’argent mais d’appuyer encore et encore sur le même bouton pour voir défiler des chiffres ; ce qui, sur un écran, revient par exemple à recharger encore et encore son fil d’actualité Facebook pour voir s’il y a du nouveau. Prisonnière de la machine, notre attention est alors coupée du monde extérieur dans une transe dont il nous est difficile de sortir.


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Les sources de cet article

A toolkit for managing user attention in peripheral displays

Cet article interroge la création d'interfaces ambiantes permettant de jouer sur l'attention périphérique des utilisateurs tout en ménageant leurs capacités de concentration. Matthews, T., Dey, A. K., Mankoff, J., Carter, S., and Rattenbury, T. 2004.

PDF UIST '04: Proceed-ings of the 17th annual ACM symposium on User inter-face software and technology. ACM Press, New York, NY, USA.

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