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Dossier 01/07/2015

Des effets de l’abondance d’information et de la distraction sur notre attention

De rare et difficilement accessible, l’information est devenue, avec Internet, abondante et disponible en temps réel. Pour David D. Woods, professeur en sciences cognitives, les outils technologiques, au lieu de nous sauver de ce maelström informationnel, semblent accentuer notre malaise en générant une avalanche de sollicitations (alertes, instanciations sociales, démultiplication des outils, etc. ). Ainsi, entre noyade et dispersion, la capacité de concentration semble mise à mal.

Si la technologie n’en est pas la seule cause, de nouvelles pathologies comme le burn out (épuisement professionnel) apparaissent dans certains contextes d’activité de travail, notamment chez les cadres. Sommes-nous condamnés à souffrir de surcharge cognitive ou arriverons-nous à nous adapter ? Notre capacité attentionnelle est-elle en train de modifier nos capacités cognitives comme s'en inquiétait Nicholas Carr dans "Internet rend-il bête ?" ?

Une overdose d’information ?
En 1996, Reuters interrogea 1 300 managers issus de différents pays. Les deux tiers rendaient l’abondance informationnelle responsable de leur insatisfaction grandissante au travail et de la dégradation de leurs relations personnelles, un tiers lui imputait un effet négatif sur leur santé et près de la moitié l’accusait de ralentir la prise de décisions importantes.

Pourtant, remarque David Kirsch, professeur en sciences cognitives, nous semblons ne jamais avoir assez d’information et mettons en place des stratégies pour en accumuler ou en consommer toujours plus. L’explosion des sources et des formats générés par Internet pourraient l’expliquer : nous doutons de leur fiabilité et craignons de passer à côté d’un élément important. Loin d’être inquiet, David D. Woods souligne que le cerveau humain est très doué pour identifier une information pertinente parmi une masse de données, faisant référence à « l’effet Wow ! », ce moment où après une longue noyade dans le trop plein d’information, tout s’éclaire soudain comme par magie…

La surcharge informationnelle : une constante dans l’histoire de l’humanité


Pourtant, le sentiment de surcharge informationnelle n'est pas propre à notre époque. Anaïs Saint-Jude, responsable du programme BiblioTech à Stanford, relève même que de la Grèce Antique à aujourd'hui, chaque époque la ressent comme quelque chose de nouveau, de singulier. Chaque nouvelle technologie apporte son lot de crainte liées à l'attention : dans les années 30, une législation fut introduite pour empêcher Motorola d’intégrer la radio dans les voitures, on pensait que les gens ne seraient pas capables de conduire et d’écouter la radio simultanément. Confrontés à trop de complexité, à trop de possibilités, ce sentiment de surcharge et la crainte de notre débordement expriment en fait notre insatiable curiosité et notre besoin d'innovation. Mieux, il permet d'identifier de nouveaux besoins et de créer de nouvelles formes d'informations, comme l'a fait Théophraste Renaudot en inventant au XVIIe siècle la conférence et la presse, deux outils encore utilisés aujourd'hui pour gérer l'information.

Dispersion de l’attention ou peur de la distraction ?


Si l’entreprise de l’ère industrielle se fondait sur la planification à long terme, elle repose aujourd’hui sur la réactivité. La ligne directrice est devenue une trajectoire floue et sujette à des changements de direction brutaux. Cette transformation radicale a rendu l’environnement de travail instable, l’horizon s’est réduit du long terme au moyen terme, puis au court terme et à présent au temps réel, générant le « multitasking » (le multitâche, c'est-à-dire le fait de faire plusieurs choses en même temps), explique la sociologue Caroline Datchary. Nous passons d’une tâche à une autre très rapidement et de façon répétée afin d’être le plus réactif possible. Ainsi, en privilégiant ce qui se passe dans notre environnement immédiat au détriment de certaines tâches de fond, nous sommes continuellement interrompus dans notre travail. Une dispersion qui favorise la réactivité, mais pas vraiment l'efficacité : nous sur-réagissons aux stimuli de notre environnement, au détriment de notre capacité à nous organiser ou à gérer notre temps, comme le déplore le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa.

La distraction semble être devenue une nouvelle épidémie cognitive. Or, n'est-elle pas avant tout une question sociale ? Notre société a construit des institutions pour maîtriser notre attention, comme la salle de classe ou les espaces de travail, rappelle l'anthropologue Stefana Broadbent. Ce que relève cette crise de l'attention, c'est qu'à mesure que le contrôle social de l'attention se développe, notamment au travail, nous l'acceptons de moins en moins. La critique de la distraction ne tient-elle pas avant tout d'une diabolisation de certaines pratiques ? Notre connexion compulsive n'est-elle pas plutôt un symptôme qu'un problème ? Notamment, celle de la grande accélération du travail, de l'énorme accélération de la productivité ?

Pas de concentration sans distraction



Pour être concentré, il faut pourtant qu'on puisse être distrait, qu'on puisse penser à autre chose, comme la madeleine de Proust, moment de distraction qui donne naissance à son œuvre. L'errance de la libre association est essentielle à la concentration. L'attention est paradoxale : elle a besoin de distraction pour se construire. Comme le montre le fameux test de la guimauve de Walter Mischel, exposant des enfants à l'une d'elle en leur interdisant de la manger pour en recevoir une autre, le secret de la maîtrise de soi n'est pas dans la volonté, mais dans la distraction.

"Plutôt que de diaboliser des pratiques, il semble plus intéressant de les canaliser, c'est-à-dire de réinscrire les moments d'inattention dans un processus d'attention" estime le psychologue Yann Leroux. Qui sait si demain l'agitation ne sera pas un nouveau avantage ? Oui, notre cerveau est plastique, il est conçu pour évoluer en fonction de l'expérience. Plus que de s'en désoler, nous sommes en train d'apprendre de nouvelles compétences comme la possibilité de passer au crible l'information rapidement, celle d'avoir une meilleure vision périphérique, d'être davantage capable de faire des associations d'idées… La vitesse, l'accélération, la surcharge informationnelle dont nous sommes censés être les victimes ne se construisent pas contre nous, mais s'adaptent à nos capacités, estime le chercheur en neurosciences Sebastian Dieguez : "Si quelque chose est trop rapide pour nous, nous ne l'adopterons pas. Nous ne sommes pas submergés, nous savons très bien ignorer ce qui ne nous intéresse pas."


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