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Dossier 01/07/2015

Focale sur l’attention

« Porter son attention sur l’attention, voilà l’urgence de notre humanisation contemporaine », écrit la philosophe Natalie Depraz. Mais si l’attention n’a pris de l’importance dans les sciences sociales que depuis la seconde moitié du XXe siècle, elle est pourtant étudiée depuis bien plus longtemps.

Dès 1850, elle mobilise les penseurs, sensibles aux changements induits par l’imprimerie et l’industrialisation déjà porteurs d’un sentiment de surcharge. Et l’on peut remonter plus loin. Que faisaient les rhéteurs de l’Antiquité sinon travailler à capter l’attention d’un auditoire ?

Reste que l’attention est une notion complexe dont il est encore difficile aujourd’hui de donner une définition unique. L’expliquer renvoie à une multiplicité de phénomènes, à la fois psychologiques, biologiques et sociaux, chacun étudiés par un domaine de recherche différent. Des travaux de synthèse tentent de croiser les conceptions, dont Attention et vigilance, de Natalie Depraz, est l’exemple le plus récent.

Un processus de contrôle et de sélection


L’attention est d’autant plus complexe qu’il s’agit d’un processus partiellement inconscient qui ne peut se mesurer que par contraste. Familière et insaisissable, elle est donc rarement définie en tant que telle, mais plutôt par ses propriétés et ses limites. C’est par exemple le cas du phénomène de « cécité attentionnelle » qui a été mis en évidence au début des années 90 et illustré en 1999 de manière frappante avec le test du « gorille invisible ». Après avoir demandé à un groupe de personnes d’observer, en comptant les passes, une vidéo où deux équipes jouent au ballon, les chercheurs interrogent : « Avez-vous vu passer un gorille ? ». 50% ne l’ont pas vu, alors qu’un homme déguisé a effectivement défilé parmi les participants.

Cherchant à décrypter le fonctionnement du cerveau, la psychologie cognitive considère avant tout l’attention comme un processus sélectif. Selon Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche en neurosciences cognitives, le système attentionnel distribue l’attention selon l’importance qu’un individu attribue aux choses. Précédemment, l’important était de compter le nombre de passes effectuées. Le filtre agit donc selon les objectifs que le sujet s’est fixé. Mais cette orientation volontaire doit contrer des stimuli externes qui peuvent la distraire. Par exemple, le cerveau mémorise des réflexes (mon portable sonne, je réponds) et connote positivement et négativement certaines choses qui de fait, retiendront plus ou moins mon attention. Il est toutefois assez rare de n’avoir qu’un seul objectif : ainsi, même si vous souhaitez dédier votre attention à une conférence, si votre enfant est malade, vous ne pourrez vous retenir de regarder votre téléphone à chaque vibration. L’attention est ainsi étroitement liée à l’action et la qualité de l’une fait la qualité de l’autre. D’où l’importance de cette question au travail, où, comme ailleurs, l’individu est surchargé d’informations et de sollicitations.

La distraction naît donc des réactions spontanées mais aussi des différents « débats » qui animent le système exécutif (ensemble de processus complexes de contrôle de l’action attribué au lobe frontal), chargé d’orienter l’attention. Maîtriser son attention revient à avoir le sens de l’équilibre et à arbitrer entre objectifs, réactions et émotions.

Une dynamique et une ouverture au monde


Définissant l’attention comme « une modulation, une fluctuation de la conscience », Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie, met également l’accent sur l’aspect mouvant et instable du phénomène. Avec une différence notoire, ce lien à la conscience. L’attention est une dynamique de la conscience qui varie entre différents degrés, passant de « l’éveil » au « maintien en prise ». Prolongeant les travaux de ce philosophe du XXe siècle, Natalie Depraz, dans un entretien à Libération, décrit l’attention comme le « levier décisif de la mutation de la conscience en vigilance », qui fait émerger « une densité inédite de présence du sujet à ce qui l’entoure et à lui-même ». Plutôt qu’un état mental interne, l’attention est une ouverture au monde et même la « condition d’une présence juste à autrui », ajoute Natalie Depraz, faisant de l’attention, l’éthique de la conscience.

L’attention est de fait, un rouage capital dans nos interactions avec autrui qui passe par le regard. Sans échange visuel, il est délicat de dire si votre interlocuteur est attentif à vos propos. Parmi les mécanismes liés à l’émergence des relations sociales, l’évolution de l’attention mutuelle à l’attention conjointe est considérée comme un passage essentiel. La première consiste à regarder celui qui regarde, à établir un contact attentionnel, alors que l’attention conjointe suppose de suivre le regard de l’autre et de trouver ce qui attire son attention. Un bébé en est capable à partir de 12 mois. Ce nouvel aspect, étudié par les sociologues, montre en quoi l’attention joue un rôle dans l’intersubjectivité (capacité à prendre en considération la pensée d’autrui dans son jugement propre). Différents mécanismes de coordination de l’attention ont été identifiés, dont un parmi les plus complexes, celui de la manipulation. Détourner le regard d’un objet convoité pour éviter que l’autre ne le voie ou simuler des expressions pour tromper sur ses intentions, sont deux formes de contrôle de l’attention identifiées entre autres, par les primatologues. Pourquoi manipuler ? Dans un but social comme l’acquisition d’un rang par exemple. Support de tromperies mais aussi d’alliances, l’attention est au cœur de la formation des groupes.

Nouvelles approches


Capacité psychologique, aptitude nécessaire pour l’interaction sociale, manifestation d’empathie ou de manipulation, l’attention est multiple. Si chaque approche a permis d’en comprendre une facette particulière, deux d’entre elles ont toutefois renouvelé récemment le champ d’étude. Celle de Marie Garrau qui, comme Natalie Depraz, décrit la dimension éthique de l’attention comme la capacité à se laisser affecter par autrui et d’y répondre. Elle relie ainsi l’attention et le « care », cette notion très en vogue, encore souvent limitée à des perspectives économiques. L’autre renouvellement est attribuable au théoricien de la littérature, Yves Citton. Dans son livre Pour une écologie de l’attention, il enjoint à tenir compte des enjeux de l’attention collective : que le monde entier regarde la coupe du monde de foot n’est pas un mal tant que l’attention collective n’oublie pas les sujets sociaux et écologiques majeurs de notre siècle.


Les commentaires

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Ramkumar Yaragarla
Ramkumar Yaragarla 17/12/2017 06:58:50

The human undivided attention span is only about 4 to 5 mins. at given moment before they are engulfed with other thoughts.
Going beyond this requires practice.

Les sources de cet article


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