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Dossier 20/04/2015

Pourquoi s’expose-t-on sur Internet ?

Se dévoiler en ligne, c'est à la fois une expression de soi et une demande de reconnaissance, l'occasion de se « projeter » en créant un autoportrait numérique pluriel, changeant, en interaction avec autrui.

Si beaucoup dénoncent l’exhibitionnisme permis par les réseaux sociaux, André Gunthert, enseignant chercheur en histoire visuelle, parle lui d’un « poncif moralisant – le même qui accueillait déjà le daguerréotype dans les années 1850. C’est aujourd’hui aux adolescents qu’est reproché un exhibitionnisme irresponsable. C’était alors aux classes laborieuses que s’adressait le blâme d’un narcissisme déplacé. » Le développement des réseaux sociaux a permis de démocratiser l’accès à l’expression publique de populations qui, jusqu’alors, n’y avait pas accès. Brouillonnes, conversationnelles et tumultueuses, les manières de se faire entendre par les nouveaux publics de l’Internet laissent aussi apparaître de nombreux traits de leurs identités personnelles à travers les selfies, les récits quotidiens et les humeurs des internautes. À l’heure où 26 millions de Français sont sur Facebook, plutôt que de tomber dans le paternalisme ou dans une vision manichéenne d’une vie privée conservée ou exhibée, il s’agit de comprendre pourquoi et comment on se révèle en ligne.

Que révèle-t-on ?


En dressant une typologie de l’« impudeur » sur le web 2.0 grâce à Sociogeek – enquête sociologique sur l'exposition de soi réalisée en 2008 auprès de 15 000 utilisateurs français – des chercheurs ont mis au jour cinq modalités de mise en visibilité de soi : l’exposition pudique, l’exposition traditionnelle, l’impudeur corporelle, l’exhibitionnisme ludique et la provocation trash. Ils montrent que de manière générale, les utilisateurs, même lorsqu’ils révèlent beaucoup de choses sur eux-mêmes au point de paraître impudiques à un regard extérieur, ne le font pas de manière naïve et sans contrôle. « La plasticité du web permet de jouer plus fortement avec les décalages, les modulations ou les transformations de l'image de soi que l'on projette. Souvent, les usagers cherchent moins la métamorphose que ''l'augmentation de soi" » explique le sociologue Dominique Cardon dans un article paru dans Le Monde. De façon significative, le soi exposé sur les réseaux sociaux est plutôt joyeux et « cool » que triste et mélancolique. On se montre plutôt avec d’autres que solitaire, plutôt dans des endroits valorisants, etc. À travers l’exposition de soi, les utilisateurs cherchent à produire et faire reconnaître une image de soi attirante. Enterré le célèbre dessin de Steiner paru dans le New Yorker en 1993 et censé résumer notre présence en ligne : « Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien ». Aujourd’hui, les géants des réseaux sociaux demandent à l’internaute qu’il s’inscrive sous son identité réelle.

Un dévoilement différentiel


Si nous nous exposons sur les réseaux avec autant d’enthousiasme, c’est bien parce que nous en tirons des bénéfices. « Les usages sont régis par une volonté stratégique de gestion [du] capital social » écrit le sociologue Antonio Casilli dans Contre l'hypothèse de la ''fin de la vie privée''. « Différentiel », le dévoilement de soi fait donc l’objet d’ajustements. Que l’on cherche à tisser des liens (généralement des strong ties) avec « son » groupe – ce que Casilli appelle du « bonding » – ou que l’on cherche à créer des passerelles avec d’autres (connexions plus lâches appelées weak ties), on ne se dévoilera pas de la même manière. « Les utilisateurs sont amenés à appliquer différents niveaux d'autoprotection pour des cercles sociaux plus proches ou plus éloignés » conclut le chercheur. Pour appliquer ces différents niveaux, les internautes choisissent les informations qu’ils veulent délivrer, à qui ils souhaitent le faire et jouent aussi des paramètres de confidentialité permis par les plateformes. « Les interfaces du web 2.0 présentent toutes une entrée individuelle, une fiche de signalement, qui constitue le point de départ de toute navigation. Celle-ci enregistre certaines caractéristiques stables et durables des personnes, mais aussi et surtout des signes d’identité beaucoup plus diffus, mouvants et multiples, que les participants déposent dans leurs goûts, leurs amis, leurs activités ou leurs œuvres » Encore faut-il que les dits utilisateurs maîtrisent ces paramètres.

L’exposition de soi, demande de reconnaissance


Ajuster son exposition en ligne, certes, mais ce qui prévaut à cette expression de soi, c’est une demande de reconnaissance qui passe par le dévoilement de ses préférences politiques, ses goûts culturels, son orientation sexuelle… « Les éléments identitaires exposés se combinent pour définir les contours d’une facette singulière censée avoir une certaine valeur dont on cherche à avoir la confirmation par autrui, et dont la condition de possibilité passe par la désintimisation/déprivatisation », soulignent Fabien Granjon et Julie Denouël. Expression en ligne et demande de reconnaissance sont intimement liés : Serge Tisseron parle ainsi d’extimité pour définir le « processus par lequel des fragments du soi intime sont proposés au regard d’autrui avant d’être validés ».

Ainsi, se dévoiler en ligne ne serait pas le symbole d’un anéantissement de la vie privée ou d’un abandon de l’intime mais une démarche de construction de soi dynamique, changeante, plurielle et en dialogue permanent. Loin de s’abandonner passivement, l’individu se construit constamment un autoportrait numérique.


Les commentaires

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Sophie Marais
Sophie Marais 01/10/2015 14:08:12

Je pense que se dévoiler en ligne peut être très dangereux et nous n’en mesurons pas toujours les conséquences, surtout en ce qui concerne les jeunes générations. Cela devient « normal » de s’exposer en ligne. Seulement, les traces laissées sur Internet sont pour la plupart du temps indélébiles. Je pense sincèrement que la plupart des gens pensent « savoir » à quoi ils s’exposent quand ils s’exposent sur Internet, mais je pense aussi qu’ils n’en sont en réalité pas réellement conscients.

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