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Dossier 20/04/2015

L’intimité, proie de nouvelles formes de surveillance interpersonnelle

Et si la nature même de la surveillance avait changé sans que l'on s'en rende compte ? En effet, l'émergence massive des réseaux sociaux et des smartphones – qui recueillent constamment nos traces numériques – a permis de nouvelles formes de surveillance dont chacun est à la fois le sujet et l’observateur.

S'il est encore facile d'utiliser la formule « big brother » pour désigner l'emprise de la NSA ou de Facebook sur la vie privée, l'évolution technologique et l’émergence des réseaux sociaux ont fait apparaître une nouvelle forme de surveillance. À présent, celle-ci ne vient pas seulement du « dessus » (soit des institutions étatiques ou du secteur privé), mais aussi d'« en-dessous » et du « côté ». Ainsi, depuis le milieu des années 2000, de nouveaux concepts comme la sous-veillance, l'équiveillance ou la surveillance latérale sont apparus. On doit le premier au professeur du département de sciences appliquées de l'université de Toronto Steve Mann, connu pour être l'un des pionniers des technologies wearable, mais aussi du mouvement cyborg et transhumaniste, puisqu'il vit depuis 1980 avec une caméra fixée sur la tête. Désignant une forme de surveillance venant du bas, la sous-veillance peut être définie comme l'action d'observer les surveillants par l'intermédiaire d'outils de récolte et d'analyse des données. L'un des exemples typiques de sous-veillance est le phénomène des vidéo-amateurs américains filmant les exactions de la police comme le tabassage de Rodney King en 1991 ou, plus récemment, la suffocation d'Eric Garner , un afro américain asthmatique, étouffé par un agent de police de New York au cours d’une arrestation musclée. Dans le même mouvement, le site français copwatch recueille informations et témoignages sur les abus policiers en France.

Who watch the watchmen ?


Reposant sur un effet miroir, la sous-veillance doit permettre de reprendre le contrôle sur l'autorité classique. Au-delà des abus policiers, c'est l’émergence de l'open data qui a permis à cette nouvelle forme de contrôle de prendre de l’ampleur. Issu des milieux universitaires et militants, le mouvement de l'open data prône l'accès ouvert aux données publiques afin d'améliorer la transparence des gouvernements et de redonner une certaine forme de pouvoir aux citoyens. Avec cet accès aux données publiques, il est à présent possible pour tout citoyen d'exercer un contrôle sur l'autorité. Ainsi en décembre 2012, le collectif de hackers Rebellyon a mis en ligne une application faisant vibrer un smartphone quand celui-ci se trouve dans le champ d'une caméra de surveillance . Pour cela, l'application utilise les options de géolocalisation du téléphone et relie les données à une carte collaborative basée sur les données publiques de télésurveillance. Moins techniques mais tout aussi utiles, les sites nosdeputes.fr et nossenateurs.fr permettent de contrôler l'assiduité des élus et leur participation aux débats. À noter que le phénomène est rendu possible par la mise en ligne de ces données, notamment sur le site datagouv.fr.

L’utopie de l’équiveillance


Loin de remettre véritablement en cause la surveillance classique, la sous-veillance permet surtout d'apporter un équilibre supplémentaire dans les jeux de pouvoir, participant à ce que le philosophe et physicien Jean-Gabriel Ganascia appelle « l'utopie de l'équiveillance » ou catopticon. Contrairement au panoptique de Foucault, modèle abstrait d'une société disciplinaire basée sur l'architecture carcérale dans laquelle toutes les cellules sont surveillées par une tour centrale, le catopticon désigne un système de surveillance fondé sur des logiques de pouvoir décentralisées, peu hiérarchisées et, pour ainsi dire, plutôt démocratiques. Si ce modèle reste dans le domaine de l'utopie, la surveillance mutuelle ou latérale existe bel et bien ; elle se vérifie par exemple à chaque connexion sur Facebook. Pour Mark Andrejevic, chercheur spécialisé à l’université du Queenlands en Australie, il s'agit d'un mode de contrôle exercé par les individus participant à des communautés agrégées autour de dispositifs de mise en visibilité de soi ; en clair, les réseaux sociaux ou les blogs. Exhiber sa vie, ou du moins une partie de sa vie mise en scène, c’est participer à une surveillance généralisée et horizontale en échange d'une certaine reconnaissance sociale.

Le stalking, fléau du 21e siècle ?


Si le phénomène est censé être limité aux proches (les amis Facebook par exemple), il tend cependant à échapper au contrôle de l’internaute. C'est d'autant plus vrai avec le dévoilement qualifié de « clair obscur » par le sociologue Dominique Cardon, caractérisé par la mise en ligne d'un grand nombre d'informations intimes à un nombre restreint de contacts. Les études sociologiques ont d’ailleurs montré que plus l'on donne à un individu la maîtrise et le contrôle de ses données – par le biais par exemple des options de confidentialité de Facebook ou la mise en place d'un blog discret réservé à quelques amis – plus cet individu aura un sentiment de contrôle et acceptera de révéler des éléments plus personnels de sa vie. Malgré ce sentiment de contrôle, les plateformes qui hébergent ces contenus restent ouvertes et les données personnelles peuvent se disséminer au-delà de son réseau habituel. Même si en pratique cette dissémination reste statistiquement assez rare, lorsqu’elle survient, ses conséquences peuvent être dramatiques pour ceux qui en sont victimes. Pire encore, l'affichage du fil d'actualités sur Facebook dépend d'un algorithme secret ne permettant pas vraiment de savoir qui va lire ses statuts. Ayant le sentiment d’être protégé dans l’entre-soi de leur réseau relationnel, les utilisateurs des réseaux sociaux ne sont jamais complétement à l’abri de la possibilité que leur futur employeur ne visite leurs récits de soirée avec leurs amis.

Autre conséquence négative, le développement d'outils de surveillance interpersonnelle encourage le développement de pratiques que l'on pourrait qualifier d’enquêtes DIY (do it yourself) ou de stalking : la recherche d’informations sur un individu à partir des données qu'il a laissées sur les réseaux. Elle va du simple « googling » (taper un nom dans le moteur de recherche) à des recherches plus poussées (analyse de photos permettant d'identifier des proches ou des adresses). Employeur, père de famille inquiet des fréquentations de ses enfants… tout le monde peut se transformer en espion amateur. Du point de vue de Mark Andrejevic, ces nouvelles pratiques ne participent pas à un équilibre des jeux de pouvoir entre l’État et les individus mais, au contraire, amplifie la surveillance classique en intégrant ses moyens au sein de la sphère privée. Si les réseaux sociaux de l’Internet offrent aux individus un nouvel espace d’expérimentation de soi et de liberté, ils ouvrent aussi un espace de visibilité dans lequel les individus se montrent... et se regardent.


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