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Dossier 10/10/2014

Les nouveaux « travailleurs » de la consommation collaborative

Ils sont auto-entrepreneurs et exercent leurs activités comme un à-côté irrégulier ; ils ne sont ni salariés ni considérés comme employés et pourtant ils doivent se conformer aux règles de travail dictées par des sites web ; certains tentent même de gagner leur vie avec ce système mais peu d'entre eux y arrivent. « Ils », ce sont les travailleurs de la consommation collaborative.

Simples internautes voulant se faire un peu d'argent de poche ou « freelancers » accumulant les jobs à temps-partiel pour vivre, ce nouveau type de travailleur ne forme pas un groupe très défini. À première vue, il parait difficile de considérer comme un « travailleur » une personne qui loue (ou sous-loue) son appartement ou qui transporte des personnes en covoiturage. Après tout, ces activités rémunérées ont pour but affiché de joindre l'utile (faire un petit bricolage rémunéré, partager les frais d’essence) à l'agréable (rencontrer de nouvelles personnes, réduire l'impact écologique). Mais à y regarder de plus près, ces services que l'on se rend de pair à pair peuvent rapidement devenir un véritable travail, à mi-chemin entre un emploi et un hobby rémunéré.

Dans le cas des particuliers louant ou sous louant leur appartement sur AirBnB, une enquête publiée par le site nous apprend (voir ici ) que 46% d'entre eux le font pour arrondir leurs fins de mois. Si elle est pratiquée comme un « à côté », l'activité peut se révéler de plus en plus contraignante et consommatrice de temps. Certains utilisateurs se rendent compte des contraintes et rectifient le tir en limitant les périodes de disponibilité et d’accueil de leur logement. Mais d’autres, voyant la rentabilité de cette pratique, n'hésitent pas à faire l’acquisition de plusieurs logements et à les louer simultanément, transformant un hoby rémunéré en un véritable travail non déclaré. Certains se transforment progressivement en véritables gérants d’hôtel, en répondant aux annonces le plus rapidement possible, en proposant des prestations de ménage, des réductions pendant les périodes creuses... Lorsque les locations deviennent régulières, le temps de « travail » dédié à cette activité augmente (accueil du visiteur, ménage, changement de draps, lessive...) et finalement, ce qui était une simple occupation peut empiéter sur le vrai temps de travail. Parfois gênés socialement par ce débordement sur leur vie professionnelle et privée, comme nous le démontre Edouard Jacquet dans son mémoire, ils mettent souvent en avant la création de nouveaux liens et la participation à une activité pionnière. La raison de ce comportement s'explique en partie par l'illégalité de la pratique (dans le cadre d'une sous location) mais aussi par son manque de valorisation sociale. Contrairement aux ouvriers qui se trouvent valorisés socialement par les travaux « à côté » (on appelle ce système le travail en perruque), l'exploitation commerciale du temps de loisir, des rapports sociaux ou de nos biens intimes peut être mal perçue et jugé dégradante par l'entourage.

« Entraide rémunérée »


Si les loueurs occasionnels d'AirBnB n'ont pas vocation à faire de cette activité un travail à part entière, les choses sont bien différentes pour les usagers des plateformes de services de pairs à pairs comme l'américain TaskRabbit ou le français Youpijobs. Là, il est moins question de gagner un petit extra que de véritablement vivre en tant que travailleur indépendant. Leur principe est simple : des travailleurs proposent des services à bas prix ou bien répondent à des offres de travaux ou de services. Cela peut aller d'une course pour livrer des sushis à la proposition d'un cours de cuisine en passant par le montage d'un meuble Ikea. Les avantages mis en avant par les vidéos promotionnelles de ces plateformes sont innombrables : facilité d'accès à de multiples offres d'emplois, possibilité de s'épanouir grâce à une grande diversité de travaux ou bien encore possibilité d'être son propre patron…

Dans les discours promotionnels, ces activités sont toujours considérées comme de « l'entraide rémunérée ». Sur Youpijob, l’entreprise donne aux travailleurs le statut de « particuliers » qui, d'après la loi, ont le droit de rendre des services occasionnels rémunérés, leur évitant ainsi d'avoir à payer des charges ou d'être considérés comme des salariés de fait. La plateforme recommande néanmoins de souscrire une assurance de responsabilité civile et éventuellement d’acquérir un statut d'auto-entrepreneur si la somme gagnée sur le site constitue l’équivalent d'un salaire plein. Aux États-Unis, pays où la courbe de l'emploi à plein temps a depuis longtemps été dépassée par celle des petits jobs à temps partiel, ce statut flou est une aubaine : pour les plateformes comme TaskRabbit qui prend 13 % sur chaque transaction, comme pour la dizaine de milliers de « taskers » (source techcrunch ), qui y voient une planche de salut.

Quel statut juridique ?


Ces « travailleurs » sont principalement des individus de moins de 35 ans, au chômage, et dont le niveau de diplôme est relativement élevé (70% ont l'équivalent d'un « bachelor » et 20% un master). D'après les vidéos promotionnelles, beaucoup d'entre eux sont motivés par l'idée d'être son propre patron et de gagner sa vie en ne dépendant que de son travail et de sa clientèle. Certains considèrent l'emploi salarié comme une prison ne permettant pas l'épanouissement personnel. Mais sur TaskRabbit, ces travailleurs indépendants ne sont pourtant que 10% à pouvoir réellement vivre entièrement de cette activité, quand le reste des utilisateurs continue de cumuler d’autres emplois à temps-partiel. N'étant pas considérés comme des salariés, ils ne bénéficient pas de protection sociale et, de plus, sont soumis à une forte concurrence via le système de notation.

Ce manque de clarté dans le statut pourrait cependant bien changer dans les années à venir. Car à force de dépendre des règles édictées par les plateformes, de plus en plus de « travailleurs » veulent voir leur avis pris en compte. Sur TaskRabbit, plusieurs groupes Facebook comme « TaskRabbit discussion » se sont créés, afin de permettre aux « taskers » de communiquer entre eux et de se concerter. Du côté d'Uber, la société de VTC (voitures de tourisme avec chauffeur), des chauffeurs indépendants et non salariés de New York ou Santa Monica s'allient avec des syndicats pour protester contre les nouvelles réglementations imposées par la plateforme. D'autres vont carrément devant les tribunaux comme ce fut le cas en 2013 . Motifs de leur courroux : en plus de devoir souscrire à des assurances spéciales et de présenter leur casier judiciaire, les propriétaires d'une voiture datant d'avant 2010 doivent s'inscrire sur une autre application proposant des tarifs moins élevés (Uberpop). Organisés en association de conducteurs basée sur des applications, ils accusent Uber d'exploiter les conducteurs sans les considérer comme des employés. L'issue du procès permettra peut-être l'émergence d'un nouveau statut juridique, plus clair et sans doute plus protecteur.


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