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Dossier 10/10/2014

Crise et transition, accélérateurs de changements de pratiques

La crise économique et financière qui a secoué le monde en 2008 et qui se prolonge sous forme d’une société plus inégalitaire est souvent associée à l'émergence récente de l’économie collaborative. Vue comme une période d'instabilité et de transition, la récession qui touche la société depuis quelques années est en fait considérée comme l'un des moteurs d'une nouvelle façon de consommer.

C'est ce que soutient Lisa Gansky dans son livre « The Mesh: Why the Future of Business is Sharing ». Selon elle, l'émergence de cette nouvelle forme de consommation vient principalement d'une désillusion envers le système économique dominant. Les individus victimes de la crise en profitent donc pour changer leur façon de consommer et inventer un nouveau mode de vie permettant de créer davantage de liens sociaux, tout en partageant les ressources dans un souci écologique. L'idée de partager ses possessions serait aussi un moyen éthique de réinventer le fameux système D qui a prévalu pendant la grande crise de 1929. Enfin, l’économie collaborative est aussi présentée comme une réponse au réchauffement climatique ou au gaspillage alimentaire.

Si ce discours a des accents de vérité, il reste cependant à nuancer. Bien sûr la crise économique est un fort vecteur de changement de comportement pour les consommateurs. Mais avant d'être idéologique, ce changement est plus pragmatique. C'est ce que souligne Edouard Jacquet dans son article « Le prêt payant ». Selon lui, les entrepreneurs et les évangélistes de l’économie du Co préfèrent présenter ce phénomène comme un véritable changement de mentalité qui n'a pas attendu la crise pour s'affirmer, plutôt que de le voir comme une généralisation du système D. Cette vision a pour but de rendre le mouvement ainsi que les entreprises qui y participent plus légitimes, en présentant leur activité comme le résultat d'une volonté populaire de changement, plutôt que celui d'une simple contrainte économique.

Réduire ses dépenses


Pourtant, c'est bien la crise économique et la diminution du pouvoir d'achat qui ont renforcé les plateformes collaboratives et rendu le phénomène de la consommation collaborative mainstream (c'est-à-dire connu du grand public). Dans le magazine Shearable, le journaliste Neal Gorenflo raconte son entrée dans l’économie collaborative et comment celle-ci lui a permis de réduire ses dépenses. Selon son expérience, la première année de transition lui aurait fait économiser 16 800 dollars grâce aux trajets en covoiturage, aux voyages via AirBnB, au troc de vêtements d'occasion pour habiller ses enfants, à l'utilisation de Skype via un routeur partagé afin de remplacer le téléphone portable et, enfin, à l'inscription de ses enfants dans une crèche collaborative.

En France, d'après plusieurs études parues en 2013 et financées par les organismes de crédit, 64% des personnes jugent qu’elles n’ont pas les moyens de consommer comme elles le voudraient et 34% déclarent être obligées de changer leurs habitudes de consommation. Si les comparateurs de prix ont connu un succès grandissant depuis 2009, ce sont à présent les achats groupés ou les plateformes collaboratives qui prennent le relais. Pour l’économiste Philippe Moati, le fait de louer à bas prix des objets appartenant à d'autres particuliers ou bien de récupérer un peu d'argent en transportant des personnes dans sa voiture n'est plus vraiment une action militante mais bien un moyen de poursuivre un mode de vie basé sur l'hyper consommation, quand la réalité économique nous incite à faire le contraire.

Cependant, l’économie collaborative s’explique aussi par la diminution des emplois à plein temps et la chute des salaires moyens et inférieurs. C'est particulièrement le cas aux Etats-Unis où est apparu un nouveau mouvement appelé la « gig economy » ou économie des petits boulots (voir l'article de Kevin Roose The Sharing Economy Isn’t About Trust, It’s About Desperation). Encouragés par les plateformes de type TaskRabbit ou Instacart, toute une génération de jeunes diplômés tournent le dos bien malgré eux aux emplois salariés pour gagner leur vie en montant des meubles, livrant des sushis ou en promenant des chiens. Une force de travail précaire qui représente environ 30% de la population active et pourrait monter à 40% d'ici 2020.


Les commentaires

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Louise Loga
Louise Loga 04/07/2018 21:36:05

L'économie dite collaborative est en expansion. C'est aussi une opportunité pour ceux qui souhaitent créer des entreprises dans ces domaines. Il s'agit aussi d'une marchandisation d'une forme d'échange qui auparavant, n'était pas économique, mais relevait et parfois relève toujours du coup de main. Il faut faire attention.

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