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Dossier 10/10/2014

Le collaboratif, nouvelle forme d’économie ou perturbateur de l’économie ?

Sulfureuse, disruptive et non conventionnelle, l’économie collaborative est vénérée par ses supporters comme un mouvement qui réinvente l’économie et est décriée par ses opposants comme un élément dérégulateur, destructeur d'emploi. Derrière le débat idéologique, qu'en est-il vraiment ?

D'un point de vue idéologique, l’économie collaborative a toujours affiché sa lutte contre l’hyper consommation et son rejet de l'économie dite classique (dont les moyens de production sont planifiés et standardisés et dotée d’une distribution verticale) jugée vieillissante, et de la société de consommation dans son ensemble. Puisant dans les utopies de partage directement issues du mythe fondateur d'internet, l'économie collaborative se base sur des valeurs non marchandes comme l'entraide et la convivialité et sur une certaine vision de la gratuité. Depuis 2008, cette idéologie a évolué vers un discours « anti-crise », tout en mettant en cause les acteurs traditionnels. Pour ses promoteurs, l’économie collaborative serait l’évolution naturelle du vieux modèle issu de la seconde révolution industrielle qui, face à une crise non seulement économique mais aussi écologique, serait dépassé. La disruption, ou perturbation, est au cœur des discours qui promettent de supprimer les intermédiaires économiques historiques et d’organiser des transactions entre pairs. Pour l’économiste Arun Sundararajan, ce mouvement remonte au début des années 90, lors de l'arrivée massive de l'informatique dans les entreprises. Plutôt que d'améliorer et d'accélérer ce qui existait déjà, le numérique a toujours eu tendance, selon le mantra « n'automatisez pas, oblitérez », à tout réorganiser. Plus de 20 ans après les débuts du web grand public, les échanges entre pairs et la généralisation des paiements sécurisés ont bouleversé les habitudes de consommation. C'est dans ce contexte que l’économie collaborative a pu prospérer et permettre une évolution radicale de certains systèmes économiques classiques.

Conflit ouvert


On pense bien sûr à AirBnB qui veut démoder les hôtels ou les chambres d’hôte en permettant à qui veut de mettre en location son logement. D'après une étude de l’université de Boston menée dans l'Etat du Texas, chaque point de croissance d'AirBnB entraînerait une baisse des revenus des hôtels de 0,05%. Simultanément, les sommes dépensées localement par les visiteurs augmenteraient. La plateforme a donc bien une influence sur l’économie locale mais elle reste plutôt limitée. Actuellement, le conflit entre les taxis et les plateformes de chauffeurs indépendants (VTC) de type Uber ou Lift est certainement le plus emblématique des tensions qui émergent entre nouvelle économie et système classique. Le professeur de droit à Columbia Tim Wu parle même de « luddisme » quand il évoque ce conflit. Cette expression inventée par l’historien Edward P. Thompson désigne un conflit industriel violent qui opposa au début du XIXe siècle des artisans tondeurs et tricoteurs aux manufactures employant des ouvriers sur des machines à tisser. En effet, les chauffeurs de taxi semblent être dépassés par les services de mise en relation proposés par les plateformes collaborative des VTC. Sans être nécessairement avantageux du point de vue tarifaire, ces services, équipés d’une plateforme mobile particulièrement simple d’emploi et incluant le pré paiement, rencontrent un succès grandissant. Les compagnies de taxis les accusent de concurrence déloyale et des procédures judiciaires ont été lancées. Cependant, c'est moins le manque à gagner, difficile à évaluer et rarement mis sur le devant de la table, que les différences de règlements qui provoquent le conflit. En fait, ils dénoncent surtout la possibilité pour des particuliers de devenir chauffeurs amateurs sans formation (pour la catégorie Uberpop, différente des véritables VTC), sans grandes contraintes et sans avoir à payer la fameuse licence de 200 000 euros. Un discours qui semble avoir été entendu : la loi Thévenoud adoptée le 18 septembre 2014 limite fortement les avantages concurrentiels des VTC.

Renouveler l’économie capitaliste


Avec ses méthodes disruptives, l’économie collaborative permettrait donc de faire bouger les choses. En se distinguant des services classiques, elle ambitionne même de redonner du pouvoir et du sens aux consommateurs, tout en ébranlant le système capitaliste. C'est ce qu’exprime l’économiste Jeremy Rifkin dans son dernier livre « La nouvelle société du coût marginal zéro ». Mais d'autres auteurs, moins utopistes, doutent de la réalité révolutionnaire de l’économie collaborative. Pour Nicolas Colin, auteur de « L'âge de la multitude » et dirigeant d’un accélérateur de start-ups, le collaboratif ne serait qu'un énième avatar de l’économie numérique, dont la ressource principale serait les internautes. Comme avant eux Google, Facebook ou eBay, les entreprises collaboratives ont investi les échanges entre particuliers ainsi que notre temps libre, nos objets ou nos logements considérés comme autant de gisements de valeur jusqu'à présent dormants. Pour Rob Honing, le rédacteur en chef du New Inquiry, ces entreprises reproduisent le même schéma que les usines de la révolution industrielle en rassemblant les ouvriers disqualifiés afin d’employer leur force de travail. Au final, AirBnB, Uber ou TaskRabbit ne réinventent pas l’économie mais la renouvellent en se substituant aux intermédiaires classiques (loueurs de voitures, hôtels, agences d’intérim...) et en coordonnant des utilisateurs disparates. Au final, rien ne se perd, tout se transforme.


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