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Dossier 10/10/2014

Sociabilités dans la consommation collaborative : la grande illusion ?

Une des grandes promesses récurrentes de la consommation collaborative, telles qu’elles apparaissent dans le discours de ses promoteurs, porte sur les nouvelles sociabilités. Ces formes d’échanges seraient autant d’occasions de rencontres entre personnes qui ne se seraient jamais croisées autrement, de liens éphémères ou durables, ouvrant à des échanges interculturels inédits. Des plateformes comme Couchsurfing, AirBnB ou Peerby sont-elles vraiment en train de susciter de nouveaux liens sociaux ?

L’émission, « Nus et Culottés »  diffusée depuis l’été 2012 sur France 5 met en scène deux jeunes voyageurs. Le principe est simple : ils se filment en partant nus d’un point de départ pour se rendre à un point d’arrivée « habillés », le tout en dépensant le moins d’argent possible. Le don ou le troc sont les moyens privilégiés pour arriver à leur but. Les rencontres faites par les deux protagonistes sont impromptues, aussi chaleureuses que brèves. En laissant le capital matériel céder la place au capital humain, cette émission – l’une des plus regardées et appréciées de la chaîne publique – apparaît comme le prolongement cathodique de l’économie collaborative.

Le service proposé par le site Couchsurfing participe de la même logique. En mettant en relation des individus qui s’hébergent les uns chez les autres gracieusement, il leur permet par la même occasion de faire des rencontres inédites. La démarche s’appuie sur un principe de réciprocité : la personne hébergée deviendra à son tour hôte, accueillant et ouvrant sa culture à des inconnus. Depuis sa création en 2004, le réseau ne cesse de s’élargir (9 millions de membres en 2014), maillant la planète entière de lieux d’accueil.
 

À la recherche de l’authenticité


Que ce soit dans l’échange de maisons, l’accueil d’hôtes ou encore le co-voiturage, la recherche d’une certaine authenticité semble être une motivation récurrente. Cette quête est aujourd’hui facilitée par quelques clics préalables. Vous souhaitez par exemple ne pas déjeuner ou dîner seul et rencontrer d’autres personnes ? Les sites Eat with ou vousvoulezdiner organisent ces rencontres où hospitalité, accueil et cuisine sont les maîtres-mots.

En termes d’hospitalité, Couchsurfing, Hospitality Club ou encore Global Freeloaders permettent à des personnes aux revenus modestes de découvrir des pays, puisque le voyageur est accueilli gratuitement chez une personne inscrite sur le site. Dans ce concept, c’est la rencontre avec l’hôte qui prime sur le pays visité : la personne qui héberge, partie prenante de la vie de la cité, sert bien souvent de guide pour faire découvrir à ses visiteurs des quartiers moins touristiques et accéder aux bons plans. Cette version 2.0 du tourisme permet aux voyageurs de sortir des sentiers battus, d’échapper au tourisme de masse, voire de ne plus se sentir touriste. Le lien quasi affectif qui anime de nombreux couchsurfers est, selon la sociologue polonaise Paula Bialski, l’une des spécificités d’un « tourisme intimiste » qui se joue alors dans ces relations.

Cette question de l’intime fait évoluer nos cercles de rencontres, de sociabilités, qui ont tendance à s’élargir. Partager avec ses proches ou les membres d’une association est une chose, partager une maison avec des inconnus en est une autre. Cette recherche du lien social, qui ne se fait plus aujourd’hui dans une sphère locale, est devenue très vaste. La notion d’intimité en est ainsi bouleversée.

L’utilitarisme est un humanisme 


Pourtant cette recherche de nouvelles rencontres ou de l’authenticité ne peut dissimuler le fait que l’intérêt individuel demeure le moteur premier de la démarche. À commencer par un intérêt pécuniaire : sur Couchsurfing, l’hébergement est gratuit et favorise véritablement les séjours à l’étranger, quand l’hôtellerie représente la plus grande part d’un budget de vacances. Autre exemple, un des moteurs du développement de BlaBlaCar ou Drivy est le prix de plus en plus élevé des billets de train ou de la location de voiture classique. Dans le cas de Couchsurfing, que certains considèrent comme un vaste supermarché d’hébergements gratuits, le plaisir du voyage et de la découverte d’autres cultures apparait également comme un moteur fort. Pour autant, cet intérêt matériel ou culturel empêche-t-il que de véritables amitiés, ou pour le moins des relations enrichissantes, naissent dans ce type d’échanges ? Aucune étude ne dispose du recul temporel suffisant pour savoir ce qu’il advient de ces rencontres a priori éphémères. 

Quand l’accès vaut mieux que la propriété… 


L’une des plus influentes théoriciennes de l’économie collaborative, la chercheuse australienne Rachel Botsman avance de son côté que le partage est un précepte indissociable de l’homme. Les membres de la Génération Y ont grandi « tout en partageant des fichiers, des jeux vidéos, des connaissances ; c'est comme une seconde nature pour eux. » Rachel Botsman reprend ainsi la pensée de l’économiste américain Jeremy Rifkin : la propriété des biens laisse aujourd’hui la place à leur accès.

La dématérialisation des œuvres et de l’information, le partage des biens apparaît comme un nouveau mode de consommation qui, pour Rachel Botsman, conduirait à une vision de la société collaborative plus large et amènerait les utilisateurs à un détachement progressif à l’égard des objets de consommation. Ces plates-formes d’échange éliminent les intermédiaires, font baisser les prix, amenant les consommateurs à se côtoyer dans une relation de pair à pair.

Mais cette vision n’est-elle pas trop idéaliste et ne se heurte-elle pas à une transformation de certaines plateformes collaboratives ? Les premières années de développement de ces sites n’ont pas empêché les mécanismes traditionnels des start-up de croître : le site qui parvient à s’imposer comme la référence incontournable en s’appuyant sur la gratuité du service, dans un second temps met bien souvent en place un système de commission pour stabiliser son modèle d’affaires et se développer. C’est le cas de Covoiturage.fr, devenu BlaBlaCar, qui a monétisé son modèle en imposant la transaction automatique. Nombreuses sont les critiques de personnes ayant utilisant régulièrement Covoiturage.fr et qui ne retrouvent pas l’esprit d’entre-aide dans le modèle dessiné par BlaBlaCar. Le principe de monétisation, s’il se systématise, ne pourrait-t-il pas galvauder l’esprit initial de partage ?


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