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Dossier 25/06/2014

La métamorphose du travail...

Les médias se font quotidiennement l’écho de la crise de l’emploi, des difficultés des entreprises, du malaise des individus, de la précarité grandissante… Depuis plus de 20 ans, le paysage est peu enthousiasmant, et des générations entières ont été formées et lancées sur le marché du travail avec le chômage pour épée de damoclès. Alors que le taux d’emploi ne couvre pas la population active (1) , que les seniors sont « sortis » délibérément (2) des entreprises , et que les jeunes mettent 7 ans en moyenne à trouver un emploi stable, des études récentes (3) font naître de nouvelles controverses : les robots et les machines intelligentes pourraient continuer, demain, à détruire des emplois.

Qu’est-ce qui, depuis si longtemps, ne va “plus” avec le travail ?


Alors même que les pays de l’OCDE n’ont jamais bénéficié de populations aussi instruites et formées qu’aujourd’hui (4) ?

Le travail et l’emploi sont au cœur du système capitaliste. La société salariale, qui s’est élaborée à partir de la 2nde révolution industrielle, et s’est illustrée dans la figure de la « grande entreprise », s’est imposée comme le modèle dominant depuis plus de 2 siècles, et a connu son apogée pendant les trente glorieuses, période de plein emploi. Rappelons que l’organisation du travail s’est construite dans un rapport étroit à la technique et aux enjeux scientifiques de l’époque : il s’agissait d’exploiter des technologies et techniques nouvelles : l’électricité, la chimie, la métallurgie, la sidérurgie... La recherche scientifique a été intégrée dans des laboratoires de R&D au sein des entreprises. On a organisé et rationalisé le travail autour des machines et des chaînes de production. On a – petit à petit – « rassemblé » le travail dans une unité de temps, de lieu, dans un rapport de subordination, on lui a associé une rémunération, des droits sociaux. En deux siècles le travail est devenu un « fait social total » (5) sur lequel sont venus se greffer la sociabilité, le développement personnel… On comprend, dès lors, que faire évoluer notre rapport au travail, c’est faire bouger toute la société…

La « notion » de travail a toujours eu maille à partir avec la technique, « l’outil », alimentant, selon les points de vue, un rapport de transformation, de domination, d’aliénation, ou de libération… Or une nouvelle révolution technologique est en cours : celles des technologies de l’information et de la communication et de l’Internet se superposant partout, et agissant comme une nouvelle membrane. Et si le modèle du travail que nous connaissons était en train de se fissurer, précisément car les technologies d’aujourd’hui autorisent de nouvelles manières de produire, d’apprendre, de travailler ensemble ?

Présentation : Les conclusions du groupe de travail de la Fing sur l’avenir du travail
Prez digiwork-juin2014 from La Fing

Tout n’est pas merveilleux, dans ce nouveau monde, loin s’en faut… Les TIC génèrent (6) des effets d’intensification du travail, de compartimentation de la chaine de production, de morcellement des tâches, et d’externalisation. Elles outillent le contrôle, le reporting, la traçabilité, la transparence subie. Elles engendrent de nouveaux risques psycho-sociaux. Mais de l’autre elles autorisent une possible personnalisation du travail, une autre articulation des temps de vie, un travail plus mobile pour certaines catégories de travailleurs. En outre, les réseaux sont à la base d’un travail d’équipe beaucoup plus étendu, ne s’arrêtant plus aux frontières des organisations. La caractéristique de l’entreprise étendue , les initiatives d’innovation ouverte, la constitution de réseaux sociaux professionnels produisent des collectifs de travail protéiformes : évolutifs, apprenants, à cheval entre l’interne et l’externe. S’ils mettent en tension le management traditionnel, ils montrent aussi l’incroyable agilité des individus au travail. Les réseaux livrent aussi de nombreux exemples de collectifs de travail « productifs » s’étant forgés en dehors de toute unité de temps, de lieu ou de rapport de subordination (le logiciel libre, wikispeed…). Certaines entreprises poussent le modèle à l’extrême en n’ayant plus d’employés et en faisant appel à des contributions externes, rémunérées si celles-ci apportent une plus-value à la production. Dans cette logique se range aussi « l’économie des plateformes » reposant sur la production par des millions de producteurs extérieurs d’applications ou de contenus. L’économie de la multitude (7), l’économie collaborative (8) brouillent en profondeur les frontières entre producteurs et consommateurs, entre travail et activité.

Qu’est-ce que l’on considère alors comme étant du travail ? Dans la théorie économique, ce qui crée de la valeur, c’est l’activité de travail. Donc pour trouver le travail, il suffit – normalement - de chercher la valeur. Jusqu’à présent le travail productif se trouvait clairement identifié dans l’entreprise. Il y était même circonscrit. Les activités développées dans la sphère privée étaient considérées comme non-productives, relevant de l’économie informelle. Or, avec la numérisation de l’ensemble des activités - sphères professionnelle et privée -, et la génération de données qui l’accompagne, la production de valeur ne se limite plus à la seule activité des entreprises… C’est un peu la même logique de raisonnement avancée par N. Colin et P. Collin (9) dans leur rapport sur la fiscalité du numérique : la production d’informations et de données personnelles sur les réseaux, au cœur de la production de valeur pour les GAFA, pourrait être considérée comme du « travail gratuit ».

Peut-être est-ce alors moins le travail qui est en crise que la reconnaissance (symbolique et financière) d’une production de valeur, beaucoup plus fortement attachée à l’individu et à son capital « cognitif ».


Le travail devient ainsi de plus en plus « vivant » (10). Son efficacité repose sur la capacité d’apprentissage, d’innovation, d’adaptation, de singularisation des individus.

Si l’on prend au sérieux cette approche du « capital cognitif », tout l’enjeu va être de soutenir l’individu dans la maîtrise de son « écosystème d’activités » : c’est-à-dire dans cet univers à la fois informationnel, cognitif, relationnel, technique qu’il se construit lui-même en partie et affine au fil de ses expériences personnelles, professionnelles, de loisirs, militantes. Cet écosystème est à la base de ses identités, de son évolutivité, de son employabilité (trouver des activités rémunératrices). Armer l’individu et l’aider à construire un écosystème d’activités « capacitant » pourrait nécessiter d’y associer, par exemple, un droit d’accès à des outils, un droit opposable à un lieu ou un espace de travail, une rémunération de base, une portabilité des droits de formation…

Mais un autre enjeu sera alors aussi de préserver l’humain d’une approche totalisante où l’ensemble de sa personne et tous ses pans de vie viendraient à « compter ». Quel sera le profil d’une société où le travail productif s’étend à tous les temps sociaux ? Des réflexions qui questionnent sur de nouveaux choix de société.



1. En moyenne 7,6% de la population active dans les pays de l’OCDE
2. Taux d’emploi des travailleurs âgés (55 à 64 ans) en 2011 : 41%
3. E. Brynjolfsson et A. McAfee « Race Against The Machine : How The Digital Revolution Is Accelerating Innovation, Driving, Productivity, and Irreversibly Transforming Employment and the Economy », C. Frey et M. Osborne, « The Future of employment : how susceptible are jobs to computerisation? »,
4. liens entre niveau de formation et taux d’emploi
5. Dominique Méda
6. Voir à ce sujet le rapport « Impact des TIC sur les conditions de travail », 2012
7. http://www.paristechreview.com/2012/06/07/economie-multitude/
8. http://ouishare.net/en
9. http://www.economie.gouv.fr/files/rapport-fiscalite-du-numerique_2013.pdf
10. Toni Négri


Les commentaires

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Ramkumar Yaragarla
Ramkumar Yaragarla 08/01/2018 10:00:12

An interesting article. I liked the concept - work should produce value. The value produced from such work becomes effective when it is capable on its own and for others to learn, adapt and co-create. Interesting. The work and the value that is produced and present on the internet is from the individuals. Internet giants like Facebook and Google produce 'free work'. As rightly pointed out, the lines become increasingly blurred in a collaborative economy. Cheers


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