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Dossier 24/06/2014

Sphères professionnelle et personnelle : où est la frontière ?

Dire que la frontière entre les sphères professionnelle et privée est poreuse n'a rien de nouveau. Mais au cours de ces vingt dernières années, la transformation de l'espace-temps au travail liée au numérique impose de repenser la frontière entre ces deux domaines. Alors que l'on peut désormais travailler avec des horaires de plus en plus flexibles grâce aux terminaux numériques et à un contrôle informatisé étendu, comment se redéfinit cette frontière ?

Selon Anca Boboc, sociologue-chercheur au laboratoire de sciences sociales d'Orange Labs, les salariés « ne cherchent pas forcément à séparer ces deux sphères, mais avant tout à maîtriser le passage de l'une à l'autre ». Plusieurs études menées en 2009 et 2010 ont d’ailleurs montré l'importance pour les salariés de disposer de deux boîtes mails distinctes et de séparer les contacts sur les réseaux sociaux en utilisant les réseaux spécialisés comme LinkedIn.

Contrôler la perméabilité privé/pro


Le problème, poursuit la chercheuse, est que tous les employés n'ont pas la même capacité de négociation sur cet entrelacement complexe. L'autonomie dont dispose un salarié dépend des contraintes propres aux facteurs socioprofessionnels qui le définissent. En fonction du sexe, de l'âge, de la situation familiale, du niveau d'études, la capacité de gestion des deux sphères varie et obéit à des règles, des rythmes et des contraintes spécifiques.

Selon Laurence Le Douarin, sociologue spécialiste de la famille, les hommes sont par exemple moins soumis à l'impératif de réactivité que les femmes qui sont plus facilement amenées à appeler l'école en urgence ou aller chercher un enfant malade. Ainsi, selon que les conjoints gèrent plus ou moins équitablement les tâches familiales, la capacité de maîtrise est modifiée. Mais par l'intermédiaire du numérique un couple pourrait multiplier les échanges pour se coordonner et répartir ainsi les contraintes.
Les TIC sont donc autant une des causes de l'entrelacement privé/pro qu’un moyen de gérer cette frontière. En témoigne une récente étude du Credoc dans laquelle 40% des actifs se disent gênés par l'interpénétration privé/pro liée aux TIC et 42% estiment au contraire que cela leur permet de mieux gérer leurs vies privée et professionnelle.

Une frontière en co-construction


La marge de négociation des salariés dépend aussi de l'entreprise. Pour Anca Boboc, la capacité à mieux articuler vie professionnelle et vie privée dépend de l'équipement en TIC au bureau et à la maison, sachant que généralement, « nous sommes mieux dotés en TIC chez nous ! ». Selon le Credoc, la proportion des actifs ayant accès à Internet sur le lieu de travail en 2013 se situe à 53% contre 44% en 2008, mais seulement 37% des employés l'utilisent quotidiennement contre 14% des ouvriers et 81% des cadres.
Organiser le travail à distance est une option. Mais si l'épisode de risque de pandémie H1N1 et le vote de la loi sur le télétravail (votée en première lecture puis abandonné) ont sensibilisé les entreprises, peu se sont dotées d'accords internes. En fait, les opinions divergent généralement entre les RH, réticentes faute souvent d'en voir les avantages et préoccupées par le cadre juridique légal, et les managers, proches des équipes et souvent plus familiers des TIC et de leurs possibilités.

D'un autre côté, les responsables des Systèmes Informatiques – qui développent de plus en plus de passerelles entre les outils informatiques domestiques et les outils d'entreprise (boîte mail et Intranet) – ont une posture ambiguë : proactifs pour l'équipement, ils sont néanmoins préoccupés par le flou privé-pro, garant notamment de la confidentialité des outils. C'est la raison pour laquelle, selon Anca Boboc, l'approche combinée des différents acteurs permettra de prendre des décisions pertinentes et bénéfiques pour tous.

Préserver la sphère privée de la sphère professionnelle


Mais le télétravail n'est pas la seule ni la meilleure réponse à la question de l'entrelacement privé-pro. En généralisant l'assouplissement des contraintes pour améliorer l'autonomie des travailleurs, les sociétés obtiendraient en retour de « l'engagement subjectif », susceptible de stimuler la production. Davantage attachés à leur travail, les salariés importeraient alors naturellement les pratiques numériques privées créatives, engendrant un cercle vertueux d'innovation.

Mais pour Xavier Baron, sociologue et conseiller RH, cette instrumentalisation de l'engagement subjectif au seul profit de l'entreprise peut-être excessive et doit être surveillée afin de protéger l'individu d'un mélange complet entre les deux sphères et d'une trop grande dépendance aux outils numériques.

En s'interrogeant sur la transformation des conditions de travail, Romain Chevallet et Frédéric Moatty aboutissent à la conclusion que l'équilibre de la charge de travail dépend de la possibilité et du droit des employés à la déconnexion. Chez les cadres, les plus exposés, un premier accord a été récemment mis en place entre les syndicats (CFDT et CGC) et le patronat des sociétés d'ingénierie et de conseil et des bureaux d'études (Syntec et Cinov) pour poser les fondements du « droit à la déconnexion ».


Les commentaires

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Jean-Paul Moiraud
Jean-Paul Moiraud 01/04/2016 09:04:51

Bonjour,

Je n'ai pas encore compris la façon dont on peut contribuer sur ces forums... Je vais donc tenter d'alimenter la réflexion en insérant un lien sur un billet de mon blog. La porosité entre l'espace privé et l'espace professionnel est effectivement un sujet central dans la société du numérique. Je voudrais évoquer ici le cas de travailleurs du savoir qui exercent leur activité dans un espace professionnel où le privé s'insère (cf l'intimité au travail de Stefana Broadbent) et dans un espace privé ou le professionnel s'immisce. Ce mélange pose des questions qui débordent largement la question technique en faisant émerger un temps gris qui peine à être cadré par le législateur. J'ai tenté de réfléchir à ce thème dans un billet intitulé "la perruque inversée comme métaphore de la structure du temps de travail" - https://moiraudjp.wordpress.com/2012/12/19/perruque-inversee/

Bien cordialement.


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