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Dossier 24/06/2014

Et si un simple document pouvait matérialiser l'immatériel ?

Alors que le lieu et le temps de travail deviennent plus flous, c'est aussi la matérialité même du travail qui est atteinte par les transformations liées au numérique. Comment encadrer et évaluer un travail devenu de plus en plus abstrait, fait de pratiques de traitement de l'information difficilement mesurables?

À l'ère des sociétés tertiarisées et numérisées, l'organisation des entreprises tend à se structurer autour de ce qu'il y a de plus immatériel : l'information. Dans la dynamique servicielle, le numérique accentue la charge de travail intellectuel. Concrètement, cela signifie qu'aujourd'hui, quel que soit le secteur d’activité, le travail est issu d'une interaction entre des informations et les acteurs, qui, en leur appliquant un traitement cognitif, créent une information revalorisée, orientée selon le marché et le client.
Isabelle Pybourdin, enseignante chercheur au pôle info-com de l'université de Toulon, résume cette dynamique : « La production immatérielle devient le cœur de la valeur économique et la mondialisation actuelle voit l’émergence d’un troisième type de capitalisme en rupture avec les capitalismes mercantilistes et industriels : le capitalisme cognitif. »

Organiser la production de l'immatériel


L'appropriation des connaissances et des usages du numérique pour mieux traiter l'information et être plus créatif dans les services proposés devient donc une condition du progrès technique et de l'innovation pour les entreprises. Mais comment générer ce qui relève d'un comportement ?
Les chercheurs réunis par Anne-France de Saint Laurent-Kogan et Jean-Luc Metzger sur le travail à l'ère numérique, rappellent que les nouveaux usages « ne résultent pas d’un déterminisme technologique, mais d’une appropriation par des collectifs de travail, eux-mêmes remodelés par les contextes d’utilisation. » Il ne s'agit donc pas seulement d'équiper mais de repenser le cadre organisationnel pour générer de l'appropriation au bénéfice de l'entreprise : remplacer les logiques de mises en concurrence par des logiques de coopération et les logiques de contrôle par une logique d'autonomisation des employés.

L'écrit rend visible l'activité


Pour autant, une fois que l'on a repensé le cadre, comment vérifier qu'il fonctionne bien ? Comment mesurer l'appropriation ou la collaboration ? Selon le collectif réuni par Kogan et Metzger, l'utilisation du document qui peut paraître incongrue voire ringarde, constitue pourtant un moyen simple et efficace pour générer du collectif et rendre les processus d'appropriation visibles et traçables. Simple, le document s'intègre d'autant mieux qu'il s'inscrit dans une pratique préexistante de production d'écrits intermédiaires, outils personnels importants au travail mais peu visibles. De son côté, Valérie Baudouin, statisticienne-économiste et docteur en linguistique, montre comment la production d'écrits devient centrale dans le monde professionnel : « rendre compte de l'activité devient une activité croissante de l'activité elle-même. » Encadrer la production de documents permet donc de rendre l'activité visible tout en engageant un processus réflexif de la part de l'employé.

Le document génère du collectif


De plus, poursuivent les chercheurs, le document génère plus facilement du collectif parce qu'il crée de la stabilité et de la continuité. Leur ouvrage démontre notamment comment la façon dont les salariés s'associent et parviennent à des collectifs durables est remise en question sous l'effet du renouvellement permanent de l'environnement de travail au gré des innovations technologiques.
Enfin, la participation de divers collectifs autour de la production d'un document agit comme un révélateur des frontières organisationnelles spécifiques aux liens tissés par les employés, bien distinctes de l'organigramme officiel. Mener une réflexion autour de cette production peut à la fois éclairer sur la réalité des organisations informelles et permettre en retour d'ajuster l'organigramme, les groupes et leurs interactions afin de favoriser la collaboration, l'intelligence collective et l'appropriation des usages numériques ; en un mot, pour organiser le cognitariat.


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