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Dossier 24/06/2014

Travailler ensemble en étant éloignés

On associe l’essor du numérique à un affaiblissement des liens sociaux. Pourtant, dans certaines entreprises, celui-ci peut également être le vecteur de nouvelles manières de travailler. En coopération.

2003. Une dizaine de laboratoires mondiaux, mis en réseau par l’OMS, planche sur l’identification d’un virus. En quelques semaines, les chercheurs, qui échangent par visioconférence, isolent le Sras, responsable de l’épidémie de grippe aviaire ! Mais nul besoin d’un tel exemple pour montrer les vertus du travail en réseau que permet le numérique.

Certes, alors que le métier vécu comme un vecteur d’identité collective disparait et que les compétences individuelles sont valorisées, on pourrait croire que la sociabilité et la solidarité au travail s’amenuisent. Dans son livre Le travail au singulier, la sociologue Patrica Vendramin, elle, tord le cou à l’idée que dans des sociétés de plus en plus connectées, l’égoïsme professionnel prime. Pour cela, elle a forgé le concept de “nomadisme coopératif” qui désigne « cette volonté et ce besoin constants de s’associer aux autres, à la fois pour réaliser l’activité professionnelle, mais aussi pour porter un projet personnel. » Pour elle « le projet apparaît comme le nouvel espace de sociabilité au travail et la coopération fonctionne sur fond de nomadisme. » Pour souligner ce phénomène typique des sociétés occidentales contemporaines, elle s’est basée sur le secteur des TIC, qu’elle considère comme avant-gardiste.

Le « nomadisme coopératif », nouveau compagnonnage ?


Dans un premier temps, des années 90 aux années 2000, la rationalisation et l’automatisation de certaines tâches permises par l’avènement du numérique a été vu comme un progrès par les salariés des entreprises françaises traditionnelles. Avant que cet essor ne se solde, dans un second temps, par une tension sur les effectifs et une individualisation du travail. D’où le statut de précurseur des sociétés travaillant dans le secteur des TIC, qui, pour être ultra-connectées, étaient synonyme de travail en équipe. Le « nomadisme coopératif » se caractérise notamment par l’enchainement des projets, un travail en réseau, une hiérarchie souple et un engagement fort des participants dans chaque projet. Ce qui n’est pas sans rappeler le compagnonnage qui a émergé au début du XIXe siècle en France ! Horizontal et transversal, ce modèle n’est cependant pas dénué d’inconvénients dans la mesure où il est synonyme de flexibilité et donc possiblement d’insécurité pour les travailleurs.

Des « collecticiels » comme bases du travail collaboratif


La sociologue Anca Boboc explique que « c’est avec l’informatisation des activités tertiaires, dans les années 1980-1990, que l’on a assisté à la naissance du courant appelé CSCW pour « computer-supported cooperative work » – soit Travail Collaboratif Assisté par Ordinateur (ou TCAO). Au service du TCAO sont mis des « collecticiels » (ou « groupware »), c’est-à-dire tout support informatique permettant le travail en groupe que la chercheuse Isabelle Comtet définit ainsi : « le groupware a aussi pour finalité la création d’un espace de travail partagé matériel et virtuel, sous-tendu par une collaboration dynamique dans un groupe de travail, au-delà des contraintes spatiotemporelles. » Plus que des outils, intranets, wikis, chats, bibliothèques, calendriers ou agenda partagés, visioconférences, partage de documents, réunion ou gestion de tâches en commun… deviennent une philosophie de travail.

Informatique et productivité


Récemment, ce sont les réseaux sociaux d’entreprises qui tendent à se développer. Leurs usages, comme ceux des outils collaboratifs en général, « mettent en évidence deux conceptions contemporaines de la coopération dans les organisations : d’un côté, le partage des informations et des savoirs ; de l’autre côté, le développement des interactions entre les membres de l’organisation » poursuit Anca Boboc. Cependant, le processus d’appropriation par les salariés peut être long, et ces outils « ont besoin de s’ancrer au niveau des processus métier et des projets déjà en place, ce qui se traduit, aussi, par une implication de la ligne managériale », ajoute-t-elle.
Une telle profusion d’outils informatiques ne peut que nous rappeler le paradoxe de l'économiste Robert Solow, Prix Nobel d'économie en 1987 : « Vous pouvez voir l'ère informatique partout, sauf dans les statistiques de la productivité » (« You can see the computer age everywhere except in the productivity statistics »). Car l’outil informatique seul est inefficace si les travailleurs ne s’en emparent pas !


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