Digital Society Forum Digital Society Forum
Dossier 24/06/2014

Tous Digital Laborers ?

Partager, échanger, commenter, toutes ces actions appartiennent apparemment plus au divertissement qu'au travail. Pourtant, elles produisent de la valeur, ce dont nous prenons conscience à mesure que nous découvrons les bénéfices qu'en tirent les géants du net. Et si notre activité en ligne était une nouvelle forme de travail ?

« Internet est à la fois une grande cour de récréation et une usine » défend Trebor Scholz, enseignant au département culture et média de la New School University. Issue d'une nouvelle tendance de la recherche, l'approche critique des technologies numériques nous invite à concevoir le numérique dans toute son ambiguïté. Notre activité quotidienne en ligne n'est plus alors une distraction mais une forme de « digital labor ». Interrogé à ce sujet sur France Culture, Antonio Casilli, enseignant à Télécom ParisTech, explique très bien les fondements de ce concept. « Tout, sur Internet, nous expose à la production de données, résume t-il. Or, cette production, en tant qu'elle produit de la valeur, peut s'assimiler à du travail. »

Ces activités productrices de valeurs sont très diverses, allant de la simple présence aux activités de publication, la classification sur YouTube ou le partage sur des réseaux sociaux. Elles sont en fait aussi diverses qu'elles ont d'emplois pour les entreprises, depuis la revente d'informations jusqu’au traitement massif de données en passant par l'amélioration des algorithmes.

La nature de la valeur produite est propre à l'économie en ligne 2.0 qui repose sur la mesure et le traçage des interactions, à l'image des moteurs de recherche dont le modèle algorithmique est fondé sur les convergences d'avis, eux-mêmes pondérés en s'autopondérant, ou de Facebook qui tire sa valeur de l'utilisation. Pour Yann Moulier-Boutang, enseignant en sciences économiques et théoricien de la notion de « capitalisme cognitif », le cœur de la production actuelle est fait « d'immatériels non-codifiables », c'est-à-dire par la capacité de tri, la capacité sémantique appliquée à l'information plutôt que par l'emploi de la force de travail.

Travailler sans le savoir


Quoi qu'elles captent, les entreprises du web ne semblent pas tenir à le faire savoir. Par exemple, au détour d'un clic, vous avez sûrement été invité à prouver votre humanité en transcrivant un RECAPTCHA, ces séries de signes flous et déformés. Ainsi, vous avez très probablement contribué à l'amélioration des logiciels de numérisation de Google mais rien ne vous l'indique. De même, lorsque l'entreprise Amazon.com a mis en place « Mechanical Turke », un algorithme lui permettant de cacher l'utilisation du crowdsourcing, c’est-à-dire la réutilisation des opérations des internautes comme les classements, les évaluations, les regroupements ou les commentaires.

Non seulement nous produisons sans en avoir conscience mais nous ne sommes pas rémunérés. Y a-t-il pour autant exploitation ? Deux caractéristiques essentielles de ce nouveau « travail » doivent être prises en compte, explique Antonio Casilli. D'une part son aspect nécessairement collectif voire massif ; corrélé à la simplification des opérations productrices, le phénomène ne toucherait pas uniquement les mieux dotés en capacités numériques. D'autre part, l'absence de lien entre exploitation et aliénation ; au lieu de l'éloigner de l’individu, l'activité numérique apparaît comme son prolongement et un nouveau moyen de se réaliser. La rémunération symbolique retirée par les internautes en termes de présence, de réputation et de satisfaction personnelle semble suffire à troquer cette production continue de travail vivant.

Faut-il engager la lutte ?


La notion de « digital labor » permet également de prendre conscience des formes de résistances apparues en réaction à ce qui est perçu comme une nouvelle forme d'exploitation. Il existe déjà des associations et des réseaux qui envisagent de se fédérer pour remplir le rôle d'un syndicat et qui promeuvent des actions comme la journée sans connexion. Les plus savants en matière d'informatique développent également des systèmes de protection et le fameux « Mechanical Turke » n'a pas survécu longtemps : ses créateurs l'ont hacké. Enfin, pour Antonio Casilli, il faut d'abord penser avant de penser post-régulation, législation et encadrement.

Mais en se projetant plus loin ? Interrogée sur le travail en 2053 par l'Anact, Amandine Brugière, chef de projet Digiwork et Infolab à la Fondation Internet, imagine l'instauration « d'un revenu minimum d'existence, alimenté par la taxe sur les droits de réutilisation des données individuelles » comme « la première pierre d'une refonte radicale de la rétribution du travail. »

Le néo-surtravail


Toutefois, la réflexion à engager semble beaucoup plus vaste que la simple rémunération des données. Les questions qui mènent au digital labor croisent en effet celles de Guillaume Tiffon, maître de conférences en sociologie du travail et des organisations, qui s'interroge sur la mise au travail du client. Il démontre en effet que le rôle des clients dans la production des activités de service a aujourd'hui une dimension proprement productive, source de valeur pour les entreprises. Cette mise au travail repose souvent sur la prescription partielle de tâches au moyen d'automates. Devant une borne de commande, en participant à la construction des produits via des interfaces, nous effectuons un « néo-surtravail ». Sous cette dénomination, l'auteur cherche à montrer la valeur productive des activités client sans l'assimiler à un travail dans la mesure où la nature de leur contribution à la marchandise service correspond surtout à une baisse du coût de production pour l'entreprise. À l'heure du numérique, serions-nous tous des « néo-surtravailleurs » ?


Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

Les sources de cet article


S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF