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Dossier 24/06/2014

Le numérique a-t-il changé la valeur du travail ?

Souvent reprise dans les discours politiques et les sondages, la valeur «travail» semble être au centre des préoccupations des Français. En effet, ce concept est souvent mis en avant pour évoquer les effets de la crise d’autant plus qu’il est soumis à la révolution numérique. Mais avant tout, précisons que la valeur «travail» cache trois définitions distinctes.

Pour les économistes, il s'agit d'un concept décrit par Adam Smith en 1843 selon lequel le travail serait la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise. La valeur « travail » est quant à elle une perception idéologique des tâches que nous accomplissons, que l'on retrouve depuis l'Antiquité mais qui a pris son essor à partir du XVIIIe siècle et la révolution industrielle. Ce concept met en avant le travail comme moyen d'accomplissement personnel mais aussi moyen d'intégration dans la société. Il s'agit avant tout d'une vision morale donnant un sens au travail, fortement partagée en France, plus que dans tout autre pays européen. Ce qui n’empêche pas les Français d'être à l'origine d'un paradoxe bien connu voulant que le travail soit considéré comme la seconde valeur la plus partagée après la famille tout en étant trop envahissant dans nos vies personnelles. Enfin la troisième définition, celle du support de droit, comprend l'ensemble des avantages financiers issus du travail, depuis le salaire jusqu'aux droits à la retraite et à la sécurité sociale. Cette forme de valeur est cependant moins prise en compte par les Français qui lui préfèrent la valeur morale et sociale. Les deux premiers concepts, bien que différents, sont intimement liés et bien sûr réévalués par le numérique.

Productivité et créativité


Du côté des entreprises, l'augmentation régulière de la productivité et l'utilisation de plus en plus systématique des données émises par les travailleurs a fait évoluer la notion de valeur économique du travail. Dans certaines entreprises, les managers se concentrent surtout sur les objectifs chiffrés et les résultats, tandis que l'effort intellectuel ou physique ainsi que le temps passé échappe parfois aux formes de quantification.
Reste que le nombre de tâches tend à diminuer tandis que le travail intellectuel autrefois réservé aux cadres est à présent réalisé par l'ensemble des salariés. Ce travail qui peut sembler plus abstrait demande de développer de nouvelles compétences informatiques en dehors du cadre de son métier. Cependant l'augmentation des flux et des rythmes mais aussi la standardisation des tâches aidées par le numérique tendent à réduire la créativité des salariés et peut vider le travail de son sens. Des sondages récents montrent d’ailleurs l'existence d'un certain malaise parmi les salariés français qui dénoncent une course à la rentabilité et à la productivité tandis qu'ils éprouvent un sentiment nostalgique vis-à-vis d'une époque, plus ou moins réelle, où le travail « bien fait » était la norme.

Donner du sens


C'est donc à partir du moment où la politique managériale de l'entreprise et le système informatique qui sert de support au travail est vécu comme une contrainte et non plus comme un outil facilitateur, que le travail, aux yeux du salarié, perd son sens et par conséquent sa valeur. Le phénomène touche autant les cadres confrontés à des reportings incessants et à l'application d'ordres contradictoires que les ouvriers face à des logiciels ne distribuant plus le travail mais le prescrivant. Dans les deux cas, ce management par la force a pour conséquence la suppression de la dimension expressive du travail qui permet à chacun de s'exprimer et de nouer des relations au sein d'un groupe, dimension que les Français plébiscitent.
Parallèlement, les actions des individus réalisées hors du cadre de l'entreprise ont elles aussi gagné en valeur. L'arrivée d'une nouvelle génération fortement investie sur le web et les réseaux sociaux multiplie les situations où donner du sens à un loisir. Si travailler dans une entreprise est toujours considéré comme un facteur de bien-être et de progrès social, le partage d’informations sur les forums, la conception de vidéos sur YouTube ou la contribution à un projet collectif « pour le plaisir » (comme par exemple le sous-titrage amateur de séries télévisées) permet aussi de retrouver cette fameuse dimension expressive en dehors du cadre du travail salarié.


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