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Dossier 24/06/2014

Comment le numérique fait-il évoluer le marché du travail ?

À l’image des deux dernières révolutions industrielles, les bouleversements de l’économie, la réorganisation du travail ainsi que l’essor massif du numérique ont fortement changé le marché de l'emploi. Reste à savoir si le rôle du numérique est un vecteur de création d'emplois ou bien un vecteur de destruction.

Côté création, le constat dépend des études statistiques et varie très fortement. L'analyse mise le plus en avant dans les années 2011 fut l’étude de McKinsey, commanditée par Google et largement relayée par le gouvernement français alors que ce dernier est aussi un grand producteur de données statistiques. À en croire cette étude, le secteur « Internet » (terme assez approximatif) aurait créé 700 000 emplois nets en quinze ans soit le quart des créations nettes d'emplois. Arguments massues pour légiférer dans le sens des entreprises spécialisées dans le numérique et notamment les start-ups, les résultats de cette étude sont considérés comme approximatifs et gonflés par rapport à la réalité. D'autres études provenant du Munci, association professionnelle d’informaticiens, et de Syntec numérique, syndicat du patronat numérique, font état de 11 000 à 15 000 emplois créés par an entre 1995 et 2011.

Emploi et productivité


Si le numérique constitue un facteur de croissance et de création d'emplois, son impact réel reste à relativiser. D'autant plus que le numérique serait aussi responsable de la destruction d'emplois. Si l'ont en croit Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, deux économistes de la MIT Sloan School of Management, un grand nombre d'emplois moyennement qualifiés auraient été détruits non seulement à la suite de délocalisations d'usines mais aussi par l'augmentation de la productivité due à l'utilisation d'outils numériques depuis une quinzaine d'années. En ce qui concerne l’économie américaine, alors qu'avant les années 2000 la courbe de productivité suivait celle de l'emploi, cette dernière a finalement diminué tandis que la productivité continue de grimper. Cependant, si cette théorie semble vraie, elle manque encore cruellement de données chiffrées. Comme l'indiquait en janvier 2014 Michel Sapin, alors ministre du Travail, de l'Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social, « l’évaluation du volume d’emplois créés par le numérique, sûrement négatif, est difficile. »

Tandis que la plupart des études mettant en avant la création d'emplois grâce au numérique sont commanditées par des acteurs de la filière, seules des vérifications sur le terrain pointent du doigt cette tendance. Les emplois les plus touchés seraient finalement ceux qui comportent le plus de tâches répétitives : le travail des ouvriers spécialisés mais aussi des métiers comme agent de banque, comptable, laborantin, assistant juridique, voire même chauffeur de taxi avec les fameuses Google Car, voitures sans conducteur ! À l'inverse, les créations d'emploi demandant de fortes qualifications concernent des métiers souvent très nouveaux comme scientifique de données, ergonome web ou urbaniste de système informatique.

L'autre conséquence négative de la nouvelle révolution industrielle serait la mise en concurrence mondialisée que permet le numérique. Ainsi, dans la mythique Silicon Valley, si l'on enlève le géant Google de l'équation, les emplois sont en chute nette depuis une quinzaine d'années. En France, les chiffres sont beaucoup plus flous mais d'après l'INSEE, les emplois dans le numérique ont même baissé entre 2008 et 2012 ! (-1% dans les télécoms, -6% dans les services informatiques, -8% dans l’édition de logiciels et -2% dans la publicité). Bien que cette baisse soit imputable à la crise économique qui sévit depuis 2008, on remarque partout un déplacement des compétences et des emplois du numérique vers les zones géographiques moins chères comme l'Asie ou l'Inde ainsi qu'une industrialisation du secteur, phénomène qui n'a historiquement jamais été favorable à l'emploi.

Deux théories


Au final, une ligne de fracture est en train de se dessiner. D'un côté, il y a ceux qui pensent que nous sommes engagés dans un processus de destruction créative de l'emploi, théorie inventée par l’économiste Joseph Schumpeter qui voudrait que certains secteurs d'activité disparaissent sans cesse au profit de nouveaux, créant ainsi une nouvelle croissance et de nouveaux emplois. Mais, alors que ce processus pouvait prendre le temps d'une génération soit une trentaine d'année, le temps de latence entre la destruction d'un emploi et la création d'un nouveau s'est fortement accéléré au point que certains jeunes travailleurs craignent de voir leurs compétences dépassées au bout de quelques années.

De l'autre côté, il y a ceux qui pensent qu'une nouvelle ère approche, dans laquelle le travail ne serait plus associé à l'emploi salarié. En France, la plupart des scénarios prévoient pour les vingt années à venir la poursuite d'un chômage structurellement élevé, tandis que le marché du travail devrait redistribuer des actifs en trois groupes : des salariés sous contrat et sécurisés, des salariés mercenaires ou des travailleurs libéraux qui, via le travail en réseau, changeront d'entreprise en fonction de leurs missions, et enfin des salariés précaires formant un volant flexible. Des changements qui risquent bien de faire voler en éclat nos modalités de rémunération, d'assurance et de contractualisation.


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