Digital Society Forum Digital Society Forum
Dossier 11/04/2013

Mes amis sur Internet sont-ils mes vrais amis ?

Objet de fantasmes mais aussi de critiques, la liste de contacts que nous possédons sur Facebook pose une véritable question sociale : les amitiés que j’entretiens sur Internet sont-elles réelles ? S’agit-il d’une représentation de ma vie sociale réelle ou n’est-ce qu’un sinistre trompe l’œil ?

Longtemps vue comme superficielle, voire même fictive, la notion d’amitié en ligne est souvent opposée à l’amitié que l’on entretient dans nos rapports sociaux non numériques. Cette perception négative s’explique : d’une part l’Internaute devant son écran donne l’impression d’être coupé du monde réel ; et, d’autre part, la possibilité de compter ses contacts (sur Facebook, YouTube ou d’autres réseaux) donne une vision comptable et désincarnée de l’amitié. Pourtant les liens virtuels que nous créons les uns avec les autres sont tout aussi concrets que ce que ceux entretenus dans la vie réelle. Ainsi, l’apparente solitude des Internautes, et plus particulièrement des adolescents continuellement reliés à un écran, est trompeuse. À travers le web, ils poursuivent et approfondissent des rapports préexistants dans un nouveau type d’espace qui n’est pas sous le contrôle des adultes.

Même chose pour les Internautes utilisant les réseaux sociaux ou bien partageant entre eux des signes culturels communs : que ce soit en échangeant des services, en ajoutant des amis d’amis sur Facebook, en participant à des jeux au sein d’une guilde ou bien en collaborant en ligne, ils élargissent continuellement leur cercle de relations, et ceci dans un mouvement d’échange entre vie réelle et vie numérique. En effet, d’un côté nous intégrons à notre vie numérique nos proches mais aussi nombre de personnes croisées au hasard de notre vie sociale réelle ; ainsi, grâce à des rapports humains beaucoup moins formels et clivants, ces relations forment un vaste réseau de connaissances donnant une image déformée de notre intégration sociale.

De l’autre côté, le web permet aux Internautes de nouer de nouvelles relations avec de parfaits inconnus qui peuvent déboucher sur des rencontres « In Real Life » venant concrétiser une amitié ou une relation amoureuse. Internet permet aussi l’activation de liens anciens d’amitié ou de connaissances, que seules les personnes d’un niveau social élevé trouvaient auparavant dans les clubs et associations d’anciens élèves. Chaque Internaute se trouve potentiellement en relation avec plusieurs groupes qui correspondent à son parcours depuis l’école et en fonction de ses affinités, liens qu’il a la possibilité de faire revivre et d’animer.

Au final, loin d’être aussi simple et superficielle qu’elle peut le sembler, l’amitié numérique est une nouvelle forme de relation, parfois complémentaire de celle que nous nouons loin de notre clavier.




Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Thierry Gérard
Thierry Gérard 07/06/2013 12:04:20

lors de très graves évènements dramatiques comme la mort tragique de Clément MERIC, les réseaux sociaux permettent de partager notre très grande émotion et profond chagrin

Jean Luc VRIGNON
Jean Luc VRIGNON 06/06/2013 15:13:14

Vos propositions sont très intéressantes, vous associez la notion d'amitié à un transfert du privé vers le commun, et ainsi, puisque transfert il y a, mettez en exergue le rôle du media et du support. Dans ce transfert, ce mouvement, on peut même percevoir une nécessité ontologique.

Comment s'en sortir ? Par l'œuvre, par le travail, par la création ? Est-ce pour autant suffisant ? Entendons "s'en sortir". Que serait une œuvre sans publication, un travail sans reconnaissance, une innovation sans diffusion ? Il y a donc nécessité à aller vers l'Autre social , à s'y loger. Tous les moyens sont bons : écrire dans un forum, envoyer un manuscrit à un éditeur, exposer une peinture dans une galerie, montrer les résultats du trimestre à sa chef, expliquer au client ce qui a été fait, faire part d'une réflexion à un ami, etc..Le numérique facilite ce "s'en sortir", ce "aller vers" . L'adresse c'est déjà notre amie, quel que soit le contenu et quel que soit notre interlocuteur. Vrai, faux amis ? Amis virtuels, fictifs, réels ? Comment qualifier nos amis d'écoles, amis de vacances, amis de travail, amis facebook ?

Faisons l'hypothèse que notre meilleur ami, c'est un acte, celui de se risquer à l'autre, de lui dire, de lui envoyer, de lui faire part. Le numérique quand il contribue à cet acte, quand il nous aide à adresser est l'ami de notre meilleur ami. Bien sûr si le numérique nous permet de recevoir un accusé de réception, nous ne pouvons pas toujours prévoir la réception, l'accueil, la conséquence réelle de notre acte - ça, c'est une autre histoire. Mais c'est aussi ce qui en fait sa valeur, le numérique est peut-être ainsi un ami, parmi d'autres, qui nous met en relation avec et dans le monde, avec ces imprévus, avec ces formes d'amitiés et d'inimitiés.

Dominique Cardon
Dominique Cardon 29/05/2013 12:30:31

Très intéressant votre commentaire Diane. Je trouve que vous ouvrez une piste importante pour élargir la notion d'amitié à ce qui fonde la vie commune (et donc à la cité politique) afin de ne pas la privatiser en la réservant au bien-être personnel. Et c'est vrai que lorsque l'on regarde les multiples définitions philosophiques de l'amitié (Aristote, Cicéron, Montaigne, Derrida...) on peut en trouver toutes les définitions possibles ! Comme vous, je crois qu'une version Ciceron serait plus "civiquement" pertinente que la vision Montaigne-La boétie qui nourrit aujourd'hui nos représentations des relations vraies et authentiques en les arrachant à tout contexte social et politique. Peut-être nos manières de raconter, de relayer, de critiquer, de commenter, de se moquer et de féliciter dans les discussions des réseaux sociaux ont-elles un côté futile et trivial. Mais peut-être aussi sont elles la manifestation d'une sorte de civilité, un prendre part à un monde commun, qui constitue l'infrastructure indispensable à la constitution d'un espace public démocratique.

Diane Pakratanaporn
Diane Pakratanaporn 29/05/2013 02:40:20

Article intéressant qui finalement, aborde les différents types d’interactions que l’on entend derrière la notion d’amitié. On peut observer que le numérique permet finalement l’expression de plusieurs « types » d’amitiés.
Il y a, comme abordé dans cet article, l’expression de la forme la plus connue de l’amitié. Celle entendue comme une forme de camaraderie, d’accointances entre individus partageant les mêmes centres d’intérêts, une relation de réciprocité renvoyant à des sentiments de sympathie et d’affections partagées. Nos « vrais amis », en somme.
Deux autres significations co-existent, moins communes car plutôt philosophique (non, pas de panique !), que l’on pourrait prendre en compte pour poursuivre la réflexion.
D’abord, l’amitié comme une forme de (re) connaissance d’autrui. C’est le point de départ de l’intégration de l’individu à un groupe, comme vous le pointez. Ici, on est dans l’idée que l’amitié apporte une connaissance d’un « autre moi ». Mon groupe d’amis devient alors ce groupe dans lequel je retrouve plusieurs petits miroirs de ce qui me définit (avec des « re-pères »), il me permet donc à la fois de me situer dans un cercle (de pairs) : je me positionne, j’appartiens à.
Enfin, la dernière signification, c’est celle d’une amitié dite politique. C’est le cas de ce forum par exemple :) L’amitié que nous partageons se définit par notre capacité à partager un discours, une réflexion, dans une logique démocratique. C’est une réflexion remontant aux philosophes grecs, qu’Hannah Arendt a redéveloppé ("Vie politique"), soulignant que « l’amitié entre les citoyens est caractérisée par un dialogue et une compréhension mutuelle nécessaire à la société démocratique » (reformulation qui n'est pas mienne : http://www.sens.fr/tradi/sensible/ciceron-l-amitie/). Vu sous cet angle, l’amitié consiste en notre 1er penchant au « vivre ensemble », c’est le début de la pluralité, elle ouvre la voie au « parler ensemble ». L’amitié « politique » et alors ce qui permet l’ouverture d’un espace public avec quelque uns et par laquelle on cultive le débat. Nos amis numériques peuvent alors être définis comme des personnes avec lesquelles nous exprimons une disposition au « parler ensemble » pour faire évoluer le bien commun de notre « cité ». L’amitié est donc un ciment citoyen. Certes, ce n’est pas la forme la plus exprimée mais elle existe clairement. Qui n’a pas dans ses « amis facebook » ou son réseau de Tweetos des individus engagés partageant des contenus d’actualité dans une optique de provoquer un dialogue ou susciter une réflexion, voire partager leur indignation ? Sans véritablement le savoir, et à leur façon, ils font avancer la vie de notre « cité », en cultivant cette forme peu connu d’amitié dite politique.
Au final, si on veut creuser la question en gardant en tête toutes ces facettes de l’amitié, on pourrait donc se poser la question « quelle(s) forme(s) d’amitié(s) ma vie numérique me permet-elle d’exprimer ? »

... amicalement :)


S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF