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Dossier 19/02/2014

Solidarité ou repli numérique ?

Les distances et les frontières sont autant de notions que les NTIC perturbent. À quelle distance est l'ailleurs quand la liaison transatlantique en fibre optique relie les continents européen et américain en 0,02 secondes ?

Certes, l'ensemble de la planète n'est pas aussi richement connecté : le Tiers Monde, avec pourtant 77% de la population mondiale, ne représente même pas 5% des lignes téléphoniques de la planète. Cependant, les moyens de communication se sont démocratisés, les réseaux mobiles se sont développés et aujourd'hui, comme le souligne Dana Diminescu, la plupart des migrants en situation précaire ou sans-papiers possèdent un téléphone portable. Parallèlement, l'apparition des cybercafés a rendu l'accès à l'Internet un peu plus facile, faisant de ces espaces des carrefours de l'information et des points d'interconnexion entre pays.

Dotés et connectés, les migrants peuvent rester plus facilement en lien avec leur famille et leurs proches restés au pays ou expatriés ailleurs et rétablir une certaine proximité. Dans l'une des notes de terrain relevées par Dana Diminescu, un jeune Sénégalais étudiant à Toulouse raconte : « Tous les soirs, c'est Skype. J'appelle ma copine, mes cousins du Sénégal et ceux des Etats-Unis et on parle ensemble pendant des heures. » Occupant le cyberespace, les migrants tissent des liens virtuels qui leur permettent mieux qu'auparavant d'être présent, voire d’agir sur leur vie laissée au pays : « Vous savez, j'ai une maison là-bas, raconte un trentenaire Tunisien, j'envoie l'argent et les plans, ma famille s'occupe de la construction et à chaque étape, ils filment pour me montrer. Après je les appelle pour préciser la couleur ou autre. »

Présence connectée


D'une pratique simplement conversationnelle où la communication supplée à l'absence, l'évolution des modalités de communication évoluent vers une pratique plus complexe et plus connectée, où l'addition des outils technologiques entretient une forme de présence continue en dépit de la distance. Acteurs d'une culture de lien, les migrants parviennent à créer une nouvelle façon d'être ensemble, une forme de « présence connectée » qui tient plus du lien affectif que de la proximité géographique et physique. Selon Christian Licoppe, la richesse de l'interaction est essentielle pour recréer de la proximité. Toutefois, il ne faut pas croire non plus que les migrations sont aujourd'hui dénuées de toute sensation d'arrachement ou d'absence. Pour beaucoup de migrants, les NTIC se résument au téléphone portable, qui peut certes offrir un contact régulier mais ne se départ pas d'une certaine frustration pour chacun des interlocuteurs.

Cependant, postuler que les NTIC sont forcément désirées serait abusif. En étudiant le rapport entre la communauté malienne de Montreuil et le numérique, Arthur Devriendt s'aperçoit que ces « novo-migrants » souhaitent également maintenir une certaine distance en régulant la communication avec la famille et en développant certaines stratégies d'évitement. Le chercheur souligne par ailleurs que sur plusieurs points, la liaison prétendument maintenue par les NTIC n'est qu'une impression : le rapport aux espaces – le développement du village par exemple échappe aux migrants – et les évènements tragiques leur rappellent la barrière de la distance, souvent de façon violente.

L'intégration par les réseaux


Auparavant latente, la visibilité et le dynamisme de cette culture de lien retrouvé grâce aux NTIC finit même par inquiéter les pays d'accueil. Ce rapprochement du lointain ne favorise-t-il pas un repli du migrant sur ses origines au détriment de son intégration ? Selon Dana Diminescu, les études menées dressent un constat clair : le rapport au pays d'accueil est « d'autant plus fertile que les liens avec le pays et la communauté d'origine sont préservés. » Selon la chercheuse, les réseaux développés en lien avec les pays d'accueil et d'origine « réinstallent le migrant dans la mobilité ». Grâce aux NTIC qui fournissent des moyens de communication et d'information, le migrant peut ainsi se sentir un peu plus chez lui dans son pays d'accueil.

Parmi les réseaux entretenus par les migrants dans l'activité numérique, les chercheurs relèvent l'importance du réseau diasporique que les NTIC semblent renforcer. En effet, comme animés d'une solidarité spontanée, de nombreux migrants ont développé des agoras électroniques où ils viennent partager expériences et bons tuyaux sur l'expatriation. Le quotidien genevois Le Temps relate ainsi l'initiative d'un paysan roumain émigré en Espagne qui, via des vidéos sur YouTube, échangeait avec tout son village sur les difficultés qu'il rencontrait et les moyens de les désamorcer. En revanche, dans certains cas, la connexion n'est pas toujours synonyme d'ouverture et peut même conduire à une forme de ghettoïsation souligne Dana Diminescu en s'appuyant sur l'exemple d'une famille chinoise expatriée dont les enfants, connectés via les jeux en réseaux, ne développaient de contacts qu'avec leur cercle social d'origine et non avec des enfants de la société d'accueil. La famille a ainsi fait appel à une association pour aider leurs enfants à s'ouvrir et s'intégrer. Plus qu'une dynamique de repli qui relèverait davantage de l'exception, les réseaux numériques diasporiques génèrent une dynamique nouvelle de solidarité numérique.


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