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Dossier 19/02/2014

Le migrant connecté, acteur de la mondialisation

S’assimiler à la société qui les accueille ou tout faire pour rentrer chez soi ? Ce choix, beaucoup de migrants en vivent détachés, écornant l’image du migrant souvent décrit comme un éternel déraciné, ni vraiment “ici”, mais plus “là-bas”.

Bien des migrants entretiennent des liens simultanés entre deux pays voire plus, et construisent des réseaux économiques, politiques, sociaux ou culturels. Ils se façonnent une identité plurielle qui fait fi des frontières et tracent les contours d’une “mondialisation par le bas”.
Depuis une vingtaine d’années, les chercheurs parlent de transnationalisme pour qualifier ce phénomène et déconstruire la vision binaire dont la migration faisait l’objet, opposant le présent à l’absent, le mobile au sédentaire, l’autochtone à l’étranger. La perte de liens n’est donc plus inéluctable et la migration peut se penser en termes de continuités et d’échanges plus que de ruptures.

Riva Kastoriano, directrice de recherche au CNRS, raconte qu’en 1992, un match de football oppose Türkiyem Sport, équipe berlinoise formée de jeunes issus de l’immigration turque, à une équipe locale composée d’« Allemands ». Premières passes, premières actions et… premières surprises : les spectateurs réagissent, certes, mais pas vraiment au bon moment : transistor à l’oreille, ils écoutent un autre match qui lui se joue en Turquie ! Une loyauté dédoublée, des attaches multiples…

Échanges inédits


Bien sûr, les hommes ont toujours migré et ils ont toujours gardé des liens plus ou moins forts et construits avec leur pays d’origine, que l’on pense aux lettres – que s’échangent toujours de la main à la main les Maliens franciliens – ou aux messages oraux des cassettes audio, comme ce fut le cas des migrants algériens dans les années 70 en France par exemple. Mais ces dernières années, le temps et l’espace ont été brutalement compressés. Ces facteurs ont amplifié et redessiné les liens qui définissaient l’insertion dans un pays d’accueil. Ce que la chercheuse Helen Sampson a résumé par une équation simple : « communautés transnationales = diasporas + technologie ». Plus qu’à une circulation transfrontalière de nomades, on assiste à des ancrages multiples des migrants, à des réseaux qui se tissent au jour le jour.

En s’insérant dans une communauté transnationale, le “migrant connecté”, comme l’appelle Dana Diminescu, modifie sa position au monde et sa manière d’y appartenir. Le transnationalisme redéfinit ainsi des approches pourtant bien ancrées, comme la concordance entre l’Etat, la nation et l’identité. L’Etat-nation, loin de s’effriter, est plutôt réinventé : ce que nous disent ces migrants, c’est que l’on peut se sentir citoyen d’une nation sans y habiter et que l’on peut même y participer socialement ou politiquement. Prouvant que le migrant est un acteur clé de la mondialisation.


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Les sources de cet article

La mondialisation par le bas [L'émergence des communautés transnationales]
par Alejandro Portes

La mondialisation par le bas Cet article élabore le concept de « communauté transnationale » comme forme originale et potentiellement puissante d'adaptation par le bas à la mondialisation du capital qui est typiquement ignorée par la recherche conventionnelle et mécomprise par les États. L'émergence de communautés nourries par les migrations qui se tiennent à cheval sur les frontières politiques et déploient leurs relations et leurs activités sociales simultanément dans le pays de départ et le pays d'accueil trouve sa racine dans la logique même de l'expansion capitaliste. L'entreprenariat transnational, qui tire profit des différentiels d'information et de prix entre pays, nourrit la croissance cumulative de réseaux et de firmes dans lesquels s'ancrent les communautés transfrontalières de longue distance dont les membres vivent une « double vie » étirée à travers deux sociétés nationales. Ce mode distinctif d'adaptation immigrante est favorisé, d'une part, par l'assèchement des emplois industriels bien payés dans les pays avancés et, d'autre part, par la diminution spectaculaire des coûts de communication et de transport à longue distance. À terme, la transnationalisation du travail dont les communautés transnationales sont la manifestation est capable de freiner la croissance de l'inégalité internationale de richesse et de pouvoir. Toutefois, dans le court terme, elle peut avoir l'effet inverse et creuser les disparités régionales et de classes dans les pays d'émigration.

PDF Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 129, septembre 1999. Délits d'immigration. pp. 15-25.

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