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Dossier 19/02/2014

Le web des migrants favorise-t-il l’essor d’une conscience politique ?

Au cours des révolutions qui ont secoué la Tunisie et l’Égypte en 2011, les réseaux sociaux et notamment Twitter ont pris une place importante dans la mobilisation et le relais des événements qui se déroulaient dans la rue. Même si ces derniers n'avait pas la même force de frappe que les médias classique, et notamment la télévision, les réseaux ont joué un rôle de tremplin dans l’essor d’une conscience politique en connectant notamment les résidents d’un pays en crise avec sa diaspora située dans des contrées plus démocratiques.

Libres de toute censure et de menaces de répercussion, les migrants connectés ont eu la possibilité d’accéder à une information sur l’état réel de leur pays et de publier à leur tour des informations à destination de leur pays d’origine. Mais cela suffit-il à influencer politiquement un pays ? La réponse varie souvent d’un pays à l’autre en fonction de plusieurs critères : le niveau d’éducation des migrants connectés et le nombre d’utilisateurs d’outils numériques dans le pays d’origine.

Tunisie


L’exemple de la Tunisie reste sans doute le plus emblématique car sa diaspora, souvent bien éduquée et utilisatrice du web, a joué un grand rôle dans la construction d’un espace numérique contestataire. Dès la fin des années 90, plusieurs webzines indépendants sont apparus comme Takriz, le « premier e-magazine tunisien, 0% langue de bois. » Les internautes qui les animaient ont rapidement acquis le statut de cyber dissidents car ils critiquaient les élites au pouvoir mais aussi les partis d’opposition qu’ils jugeaient inutiles. Grâce aux espaces de dialogue des forums et des blogs, ils ont incité toute une génération d’internautes résidants en Tunisie à monter leur propre blog. Bien que formant une communauté réduite, très éduquée et habitant principalement dans la capitale, leur grande activité a permis la création de relais d’opinion. Cependant, cette blogosphère refusera d’endosser le rôle de cyber dissidents et emploiera un ton beaucoup moins direct dans la critique en utilisant un style ironique et imagé afin de contourner la censure et éviter des représailles policières. Malgré plusieurs tensions entre les deux communautés, un échange apparu entre les blogueurs immigrés et les internautes tunisiens qui profitèrent alors d’un accès plus libre à des informations non censurées. Au final, les deux communautés fusionnèrent au moment de la révolution de Jasmin. Le cas tunisien semble donc être l’exemple idéal pour montrer comment une communauté de migrants connectés peut participer à l’évolution politique de son pays.

Egypte


Mais les choses ne sont pas toujours aussi claires et aussi simples. Ainsi en Égypte, autre pays qui a connu une révolution en 2011, l’influence de la diaspora connectée a été beaucoup moins importante. Pourtant, les migrants égyptiens ont toujours suivi avec intérêt les événements politiques de leur pays. Un grand nombre se disait même frustré de ne pas pouvoir participer aux élections. Cependant cette communauté est restée très discrète sur le web et ne s’est pas mobilisée au début des émeutes qui ont secoué le Maghreb. La raison est simple : la densité de la diaspora égyptienne était plutôt faible et entretenait très peu de liens avec les internautes restés au pays. Au final, ce sont les événements de la place Tahrir qui changeront la donne. À partir de janvier 2011, des pétitions en ligne venant des migrants installés aux États-Unis circuleront sur la toile. C’est à ce moment que cette communauté va rétablir une connexion avec les internautes égyptiens, notamment via les sites d’informations et les blogs de journalistes.

Iran


On retrouve cette même configuration lors du soulèvement post-électoral de 2009 en Iran, qui fut l’un des premiers événements mettant en avant l’utilisation de Twitter. Les experts en médias sociaux ont analysé que dans un premier temps, la majorité des tweets relatant les événements et évoquant les élections provenait d’Iran et notamment des supporters de Mir Hossein Moussavi, le candidat réformateur et opposant à Mahmoud Ahmadinejad. Ce n’est qu’une fois la révolte médiatisée que les Iraniens de la diaspora sont devenus majoritaires sur le réseau social. Cette communauté particulièrement bien éduquée et forte de son succès économique constitue l’une des diasporas les plus favorisées aux États-Unis. Assez peu intéressée par les débats politiques iraniens, elle s’est finalement impliquée dans les révoltes grâces aux vidéos des manifestants témoignant de la répression. Au final, la diaspora iranienne est devenue une caisse de résonance mais elle ne fut absolument pas à l’origine de la réflexion politique insufflée dans le pays. Malgré la tentative de contrôle d’Internet par le gouvernement et la connexion dans le pays qui reste très chère et médiocre, une véritable communauté transnationale s’est finalement créée après les événements.

Palestine


Une troisième possibilité s’illustre au travers du cas de la Palestine et de sa diaspora. Même si les deux communautés d’internautes sont liées via leur site web, les habitants des territoires palestiniens et les internautes vivant à l’extérieur ne soutiennent pas les mêmes causes, donnant l’image d’un front désuni. Pour les Palestiniens résidents, les droits de l’homme et la recherche de médias alternatifs sont une priorité ; pour la diaspora connectée, et notamment la communauté américaine qui est majoritaire sur internet sans toutefois représenter la majorité des immigrés, le premier sujet de discussion reste l’opération « Boycott, désinvestissement et sanctions » lancée depuis 2005. Si la cause palestinienne reste commune, il est impossible de savoir quelle communauté influence politiquement l’autre. La faute peut-être au manque de cohérence entre différentes diasporas palestiniennes qui n’arrivent pas à présenter une vision unifiée du futur de leur pays.


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