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Dossier 19/02/2014

Comment les États gardent le contrôle sur les migrants

On associe souvent aux technologies biométriques une certaine idée du contrôle et de la surveillance. C'est en effet l'optique dans laquelle l'enregistrement biométrique est principalement développé dans les pays occidentaux. Mais ce n'est pas la seule.

Faisant face à des flux migratoires toujours plus importants, les pays d'Europe ont déployé plusieurs bases de données destinées à améliorer leurs instruments de contrôle de l'immigration comme l'Eurodac pour les demandeurs d'asile, le Système d'information Schengen pour les migrants illégaux ou non-admis, ou encore l'AGDREF pour l'ensemble des dossiers du ministère de l'Immigration. Comme le souligne Keith Breckenridge, la plupart de ces pays « ont appliqué aux migrants et visiteurs, sans soulever trop de protestations, des systèmes d'enregistrement biométriques drastiques et étendus. »

Biométrie et géopolitique


La situation est un peu différente dans les pays d'émigration. S'il existe dans de nombreux pays d'Afrique une volonté de recenser la population pour mettre un terme aux sempiternels débats sur la démographie, limiter les manœuvres électorales récurrentes et distinguer les non-ressortissants de façon presque discriminatoire selon l'auteur, l'enregistrement biométrique est parfois chargé d'une autre mission : augmenter l'influence géopolitique d’un pays en mobilisant le capital social et symbolique que les expatriés ont accumulé dans les sociétés d'accueil.

Depuis peu, les pays d'émigration ont pris conscience que la richesse financière et sociale de leurs communautés transnationales n'est plus inaccessible, et qu'ils pourraient même en tirer profit tant d'un point de vue économique que politique. L'apparition de sites de partage dédiés aux communautés diasporiques a notamment permis de rendre plus visible cette accumulation de capital symbolique. Afin de canaliser les interactions de leurs ressortissants expatriés, plusieurs pays comme le Maroc, la Turquie et l'Inde ont mis en place un « réseau des réseaux », une forme d'extension nationaliste virtuelle pour garder un lien avec leurs expatriés et leurs ressources.

L'État au-delà des frontières d'État


Aux Philippines par exemple, une carte électronique multifonctions proposée par les sociétés de biométrie a été mise en place afin de réunir, sur un seul support, plusieurs services. Cette carte fait ainsi office de passeport, de carte bancaire, de carte d'accès aux soins médicaux dans les pays d'accueil et de carte électorale. Recréant une continuité géographique et fonctionnelle importante pour les migrants, créant de la mobilité et de la localité, ces cartes multifonctions démultiplient le patrimoine de l'habitèle – un concept introduit par Dominique Boullier pour désigner l'ensemble des supports et des terminaux portables qui donnent accès à divers espaces et services – et traduisent l'appropriation de notre environnement immédiat et lointain. C'est dire que cette carte est un lien, un élément d'appartenance à un réseau « originel » qui facilite dans le même temps l'intégration des migrants et à plus long terme, leur accumulation de capital social, économique et culturel (et sa récupération).

Ainsi, analyse Dana Diminescu, « la question de l'appartenance est devenue intimement liée aux modes d'accès » et le concept fondateur d'État-nation, aussi menacé qu'il puisse paraître, peut en fait trouver d'autres formes d'existence. Pour la chercheuse, les évolutions contemporaines des migrations internationales ne signent donc pas la fin de l'ordre national. Au contraire, à l'heure où les frontières actuelles, faites de fichiers et de données, changent de nature et fonctionnent comme un réseau, les territoires s'élargissent au-delà de leurs frontières historiques et les pays peuvent inventer de nouveaux moyens pour faire vivre une nouvelle forme d'Etat-nation, à distance.

Onomastique


Une autre technique de nationalisme à distance s'opère avec l'onomastique, technique longtemps utilisée par les services secrets pendant la guerre froide pour deviner l'origine ethnique d'une personne en se basant sur son nom de famille. Aujourd’hui, elle est devenue une technologie s’appuyant sur de puissants algorithmes. Utilisée par des sociétés privées, l'onomastique permet par exemple de tirer des statistiques ethniques depuis une base de données contenant des fichiers clients. Mais ces logiciels intéressent aussi fortement les États souhaitant renouer avec sa diaspora dans des buts politiques ou économiques. C'est ce que faisait déjà l’Irlande dans les années 1980 alors que ce pays était l'un des plus pauvres d'Europe. En partant à la recherche des migrants irlandais ayant fait fortune aux États-Unis, le pays a réussi à attirer une masse suffisante d'investisseurs pour relancer son économie. A présent, la Lituanie utilise des logiciels d'onomastique pour attirer l'attention des migrants prospères mais aussi pour pouvoir révéler des réseaux d'hommes d'affaires situés à l’étranger sur lesquels le pays pourrait s’appuyer.


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