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Dossier 19/02/2014

Fichiers et contrôles : la frontière numérique des migrants

À l’heure des passeports biométriques et des bases de données nationales et européennes, le franchissement d’une frontière ne représente plus seulement un acte physique pour les migrants. Ces derniers doivent à présent franchir une nouvelle barrière immatérielle et intelligente, destinée à protéger le territoire des « individus à risque ».

Cette frontière numérique révèle la perception de l’immigration par les pays ou les communautés d’Etats : une menace potentielle demandant non seulement d’instaurer des mesures de contrôles mais aussi d’anticipation.

Dans la mesure où elle ne dépend pas des limites géographiques, la frontière numérique commence au sein des pays de départ, dans les consulats ou les aéroports. Sa base est située dans le système d’information des pays développés. Dans le cas de l’Europe, ce système est constitué de plusieurs bases de données : le SIS (Système d’information Schengen) recense les visas et les motifs de voyage des personnes étrangères à l’espace Schengen et vise principalement à détecter les immigrés illégaux avant leur entrée sur le territoire ; Eurodac enregistre les empreintes digitales des demandeurs d’asile dans le but de lutter contre la fraude et les demandes multiples ; il est complété par le FADO (False and Authentic DOcuments) qui permet échanger des renseignements sur les faux documents en circulation. Enfin, on peut citer le VIS (système d’information sur les visas) qui vérifie la validité des visas et s’accompagne dans certains consulats de l’enregistrement biométrique des demandeurs.

Potentiel de risque


Ce réseau complexe de bases de données est complété par un contrôle plus direct des migrants effectué lors de la demande de visa, à l’occasion d’une demande de renouvellement de carte de séjour ou dans les aéroports. Il s’agit d’un examen des motifs de voyage du migrant, de ses itinéraires ou de son occupation et de ses relations dans le pays d’arrivée. À cet interrogatoire s’ajoute une « lecture du corps » du voyageur, via l’interprétation de ses expressions et ses mouvements ou bien la détection de maladies via des caméras thermiques. Cette récolte massive de données converge vers un seul objectif : la détection de personnes à risque, avant leur entrée sur le territoire. C’est généralement à ce moment qu’interviennent des compagnies spécialisées dans le data mining (ou exploration des données) qui vont croiser tous les éléments disponibles grâce à de puissants algorithmes attribuant aux migrants un potentiel de risque.

Cette notion singulièrement floue comprend un peu tout et n’importe quoi. Cela va de l’immigration illégale au risque lié au terrorisme en passant par la fraude aux papiers d’identité ou le crime organisé. Ainsi, des entreprises privées comme Sabre, Amadeus, Galileo ou Wordspam permettent l’échange des données et de leurs résultats entre les États-Unis et l’Union européenne dans le but de lutter contre l’immigration clandestine mais aussi de « prédire » si un voyageur peut être considéré comme un terroriste potentiel. Au final, l’utilisation de l’expression « personne à risque » s’avère un fourre-tout pratique permettant de fusionner les bases de données de la police, des services de renseignement et celles gérant les flux de migrants ou de réfugiés.

Panoptique et ban-optique


De ce fait, l’immigration n’est plus vue comme un atout, mais bien comme une menace potentielle qu’il faut savoir maîtriser grâce à des mesures sommes toute démesurées. Ce dispositif est appelé ban-optique par le chercheur Didier Bigo. Ce terme est dérivé de la notion de panoptique développée par le philosophe Jeremy Bentham qui a imaginé une prison permettant à un gardien d’observer tous les prisonniers sans être vu. Ce concept a été ensuite utilisé par le philosophe Michel Foucault pour désigner une société disciplinaire ou sécuritaire qui surveillerait l’intégralité de la population. Dans le cas de la migration, le ban-optisne est le fait de surveiller des groupes spécifiques dans un but d’exclusion ; il s’oppose au panoptisme qui a pour but la surveillance de tous. Ce ban-optisme permet de désigner un ennemi potentiel, souvent connu sous les traits du terroriste islamique ou du trafiquant et permet au pouvoir en place de se doter de moyens exceptionnels afin d’ériger de nouvelles frontières permettant d’agir avant même la perpétration d’un délit ou d’un crime éventuel.

Disparaître des fichiers


Cette vision catastrophiste de la migration a bien entendu des conséquences sur les migrants qui souhaitent entrer en Europe. Alors que le voyage et l’entrée sur le territoire se font de plus en plus dangereux (on dénombre un peu plus de 14 000 morts depuis 1988 dont la majorité par noyade), les migrants doivent aussi passer à travers les mailles du filet numérique et disparaître des fichiers. Pour masquer leur identité, ils utilisent des noms d’emprunt fournis par des membres de la famille ou de la belle famille, trichent sur leur âge afin de passer pour des mineurs ou font appel à des passeurs dont les compétences se sont étendues au numérique. Mais d’autres stratégies, plus radicales, se mettent en place. Ainsi les ONG mais aussi les policiers aux frontières savent que de nombreux migrants se mutilent le bout des doigts avec des barres de fer chauffées à blanc ou de l’acide afin d’effacer leurs empreintes digitales. Cette pratique est souvent renouvelée une fois par mois et surtout utilisée par les demandeurs d’asile désirant éviter un transfert vers le premier pays européen dans lequel ils ont débarqué, (souvent l’Espagne ou la Grèce). C’est non seulement son identité mais désormais son corps que le migrant doit cacher pour passer les frontières numériques.


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