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Dossier 18/02/2014

La banque portable, l’outil du migrant autonome

Et si les migrants destinaient moins leurs transferts d'argent à leur famille qu'à eux-mêmes ? Loin de la traditionnelle théorie du devoir de solidarité pesant sur le migrant, cette hypothèse inattendue est pourtant réalité.

Contraires à toutes les recherches théoriques et empiriques menées jusque-là, les conclusions de l'étude de David Bounie, Dana Diminescu et Abel François surprennent. Non seulement les chercheurs montrent que 70% des transactions réalisées par les migrants sont destinées à la constitution d'une épargne personnelle au pays, mais également qu'ils transfèrent à peu près autant d'argent à leur famille (15%) qu'à un cercle social plus large (13%), constitué par la famille éloignée, les amis voire une relation extraconjugale.

Nouvelles données


Comment ces chercheurs ont-ils abouti à des résultats aussi éloignés des traditionnelles théories sur les transferts d'argent des migrants ? Simplement en étudiant de nouvelles données. Alors que les recherches sur les transactions financières des migrants sont traditionnellement fondées sur les deux types de données que sont les entretiens et les données relevées par les banques nationales, l'étude effectuée par David Bounie repose sur des données originales : les relevés des transferts bancaires réalisés par téléphone. Une matière qui, selon les chercheurs, est plus exacte : elle ne souffre ni de l'inexactitude de la mémoire des sondés ni de la sous-évaluation par les banques des transactions de faible valeur. Toutefois, même si ce mode de transfert et de paiement se développe rapidement il reste minoritaire face aux systèmes tels que Western Union.

Nouveaux services


Depuis 2005 en effet, les migrants peuvent, sur abonnement, transférer de l'argent à l'international via un simple appel ou par SMS selon les services. Le programme pilote, apparu sous l'impulsion de GSMA, une association qui réunit 850 opérateurs de téléphonie mobile dans 218 pays du monde, opère ainsi une mutation profonde dans l'activité transactionnelle des migrants en faisant concorder les corridors bancaires et les corridors de communication. Un changement pour le moins apprécié par les migrants, nombreux à posséder un téléphone mais guère à posséder un compte bancaire. Fondant son initiative sur ce constat, le projet facilite l'ouverture d'un compte dans les pays d'origine. Dès 2009, on compte 10 millions d'utilisateurs et dans certains pays, comme aux Philippines, cette activité devient même une politique d'Etat à l'origine de nombreuses entreprises innovantes.

Nouveaux usages


Pour les chercheurs, l'activité financière des migrants ne peut donc plus être uniquement conçue comme l'expression d'un contrat familial informel dont les transferts d'argent honoreraient les termes. Au contraire, grâce à ce nouveau service de banque portable, les migrants peuvent réaliser leur « pulsion d'autonomie » et échapper au poids des représentations collectives. Dans les quelques entretiens qualitatifs effectués pour expliquer ces nouvelles stratégies individuelles, les motifs sont ainsi présentés : « être maître de son avoir ailleurs », « donner aux siens mais garder pour soi-même », à la fois pour « préparer la retraite », « rembourser un prêt » ou encore « financer les vacances au pays ». Une autonomie financière bienvenue car « à l'abri des regards » et du devoir de solidarité, qui permet aux migrants de s'inventer un quotidien, ici et là-bas.


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