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Dossier 18/02/2014

Quand la connectivité devient étouffante

Il est presque superflu de souligner à quel point les TIC – dont Internet et la téléphonie mobile sont les symboles – ont permis d’abolir les distances. Les migrants sont entrés dans un “nouvel âge”, celui de la “présence connectée” comme le résume la chercheuse Dana Diminescu.

Au point que beaucoup d’entre eux qualifient de “miracle” l’essor de ces technologies. On comprend dès lors l’importance de garder un contact quotidien avec ses parents restés “là-bas”. Mais lorsque ces mêmes parents vieillissent, en cas de maladie, de décès ou de conflits, les TIC demeurent-elles un outil satisfaisant ?

La sociologue australienne Raelene Wilding, qui a étudié ces “intimités virtuelles” raconte l’impuissance d’un fils devant la sénilité progressive de sa mère, les appels téléphoniques redondants, et au final, la limite de ces moyens de communication. Ce qui a poussé la sociologue à parler de « technologies des jours heureux » (sunny days technologies).

Raelene Wilding remarque également que les TIC peuvent parfois être “étouffantes”. En effet, l’ultra-disponibilité qu’elles impliquent n’est pas toujours vue d’un bon œil par certains migrants qui, du coup, sont propulsés dans la catégorie de “mauvais fils” ou de la “mauvaise fille’ s’ils n’appellent ou ne répondent pas à leurs proches. Réinstaurer une distance symbolique abolie, c’est vivre pour soi, c’est aussi ne pas engloutir ses ressources personnelles dans l’aide financière à la famille restée “là-bas”. Arthur Devriendt, qui a étudié le cas des Maliens installés à Montreuil, souligne que cette diaspora a développé des “stratégies” d’évitement : écourter un appel pour se dispenser de montrer qu’on a de l’argent, ou bien choisir soigneusement ses sujets de conversation pour qu’à l’autre bout du fil, le correspondant ne puisse pas égrener des soucis qu’il faudra résoudre.

Stratégies d’évitement


L’autre lien – qui fait souvent figure de symbole – demeure le transfert d’argent. Les Sénégalais de la diaspora sont ainsi passés du téléphone public au portable et à Internet pour garder contact, tout en conservant l’envoi de mandats, lien le plus fort entre eux et leur famille. Ce soutien est un “élément fondamental de l’identité sociale du migrant” souligne la chercheuse Mélissa Blanchard. D’autant plus que dans le cas des Sénégalais, la migration est souvent le fruit d’une décision familiale et non un projet autonome.
La sociologue s’est penchée sur le site Senboutique.com : ce supermarché en ligne, dont le siège est basé à Dakar, montre que les stratégies d’évitement peuvent être très élaborées. Créé en 2006 par des femmes migrantes entrepreneures installées aux Etats-Unis, le site permet aux Sénégalais expatriés de subvenir aux besoins de leur famille tout en le contrôlant. Plutôt que de multiplier les transferts d’argent, les migrants peuvent commander des paniers contenant les produits de base nécessaires au ravitaillement de la famille pour un mois. Ainsi, cette utilisation novatrice des TIC a permis de renforcer et de redéfinir les liens unissant le migrant à sa famille. Plus que cela, c’est toute la logique de la “dette infinie” qui est remise en cause, tout en esquissant des relations familiales de plus en plus individualisées.


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