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Dossier 18/02/2014

Dans la poche du migrant, l'indispensable portable

Comparativement aux sédentaires, les migrants ont un usage particulier des outils numériques. Quand le téléphone portable n'est qu'un accompagnateur du quotidien pour les uns, il a pour les autres une fonction plus stratégique, voire essentielle à la logistique quotidienne.

Il n'y a pas si longtemps, l'acquisition d'un téléphone portable par un migrant était non seulement difficile (obligation de posséder un compte bancaire et une pièce d'identité) mais elle souffrait également du regard extérieur. Comment un migrant pouvait-il s'offrir pareil luxe ? Jusqu'à la fin des années 1990, le mobile est en fait un outil communautaire, partagé par un groupe. Depuis, la baisse des coûts et l'extension du réseau mobile a fait du portable un outil indispensable à la vie des migrants : c'est lui qui permet à la fois de s'intégrer ici et de garder un contact là-bas.

Mais cet outil d'intégration économique et de communication est avant tout, pour les migrants précaires, un outil de représentation et de lutte. Pour l’illustrer, Dana Diminescu revient sur l'occupation par 300 Africains de l'église Saint-Bernard qui réclamaient leur régularisation. Nous sommes alors en 1996 et grâce au syndicat Sud-PTT, les délégués du mouvement s'équipent d'un téléphone portable. Perçu à raison comme une arme, le portable rend la lutte plus visible en facilitant les contacts avec la presse mais également plus réussie en ouvrant un canal de négociation avec les pouvoirs publics. Munis de cette tribune virtuelle, les sans-papiers sont à même de faire valoir leur revendications et quittent le chemin des sans voix.

S'intégrer malgré les contraintes


« Tous les migrants sans-papiers qui passent aujourd'hui à la permanence du Gisti laissent un numéro de téléphone portable » déclare en 2002 Patrick Mony, ancien directeur du groupe d'information et de soutien aux immigrés à Dana Diminescu. Si la chercheuse s'intéresse aux migrants sans-papiers, c'est qu'ils se montrent particulièrement habiles dans leur utilisation du téléphone portable, du fait même de leur clandestinité. Faisant office d'adresse anonyme, le numéro de téléphone permet d'être joint partout et à tout moment. Equipé d'un répondeur et décodé, il est le « secrétariat du pauvre » dit Dana Diminescu, à la fois personnel et international.

Parfois relié à un compte, il sert aussi de banque mobile. En somme, c'est l'outil idéal pour trouver du travail ou pour développer une activité, à l'image de cette retraitée de Novi Beograd, une ville proche de la capitale serbe, qui, en 1998, proposait aux migrants d'appeler avec son portable. En l'absence d'infrastructure de communication, cette insolite téléphoniste, patronne d'une centrale mobile de la première heure, est devenue une légende vivante. Autre exemple reflétant la capacité des migrants à développer des stratégies commerciales : l'organisation de filières marchandes visant à équiper le pays d'origine de la technologie mobile. Les bisnitzari, ces entrepreneurs de rue roumains, collectent des téléphones en promotion dans le pays d'accueil et les revendent une fois décodés en Roumanie où la faiblesse du réseau fixe freine la communication. Avec le téléphone portable, les migrants développent des activités diverses et spontanées qui font dire à la sociologue Chantal de Gournay que « le sens de l'outil technique est appelé à être redéfini au contact de l’esprit nomade. »

Garder le contact avec la famille


Avec le développement de l'usage individuel, le champ communicationnel se réoriente vers le marché du travail mais aussi vers l'espace domestique. Munis d'un téléphone portable, les migrants peuvent contacter facilement leur famille et conserver un lien affectif. Mais ils peuvent aussi être joints facilement ; le devoir de proximité n'est plus à leur seule charge. Ils peuvent continuer à participer à distance au quotidien de leurs proches et garder un contact avec leur environnement d'origine, développant une « coprésence » qui est certes, intermittente, mais qui n'en est pas moins utile et nécessaire aux migrants comme aux pays d'origine. Aux Philippines, où l'émigration concerne essentiellement les femmes, la question de l'unité familiale dans le développement du pays est très présente. Selon l'étude menée par Mirca Madianou et Daniel Miller sur les mères philippines expatriées, le téléphone portable, capable de diminuer le coût social et familial de l'émigration, intéresse jusqu'à l'Etat. Mais, en diminuant la sensation d'arrachement, le portable est autant une conséquence qu'une cause des migrations internationales.

Pour ces chercheurs, les avantages du téléphone mobile pour garder ou recréer des liens affectifs doivent toutefois être abordés avec précaution. Les mères peuvent appeler facilement leur famille et leurs proches, mais l'inverse est beaucoup plus difficile faute d'un réseau de téléphonie solide, créant de facto une certaine frustration. Enfin, c'est du côté des enfants que le bilan est plus mitigé. Pour ceux dont la mère est partie depuis longtemps, la reconstruction d'une relation est délicate, malgré des appels fréquents. Force est de conclure que les relations téléphoniques aboutissent en fait à une reconfiguration constante des relations familiales. L'« e-présence » diminue donc la sensation d'absence sans pour autant faire disparaître la distance qui perdure, mais sous une autre forme.


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